19 Fév Entretien avec Michel Ménaché, par Grégory Rateau
Poète d’une œuvre ample et exigeante, Michel Ménaché explore depuis des décennies la mémoire, l’Histoire, la langue et leurs fractures. Ses livres mêlent lyrisme, engagement, oralité et expérimentation formelle. Cette conversation traverse ses origines, ses pratiques et recueils majeurs.
Grégory Rateau : Vos poèmes semblent naître très tôt dans l’enfance, au contact d’une histoire familiale et collective marquée par la violence du siècle. À quel moment avez-vous senti que l’écriture devenait non plus un refuge, mais une nécessité vitale ?
Michel Ménaché : Mon enfance a été fortement marquée par les récits d’exils et d’extermination de mon milieu familial. N’ayant pas connu mes grands-parents paternels assassinés à Auschwitz, j’ai grandi dans une famille communiste opposée aux guerres coloniales, au racisme, à la xénophobie, aux injustices sociales et à toutes les discriminations… J’étais un élève rebelle à la discipline et à la compétition scolaire mais la lecture a joué très tôt pour moi un rôle prépondérant dans ma formation et j’ai accordé beaucoup d’importance aux poètes, de Rimbaud à Apollinaire d’abord, puis Cendrars, Aragon, Prévert, Eluard, Maïakovski, Nazim Hikmet. Je n’ai pas conservé mes premiers poèmes d’adolescence mais mon premier livre intitulé Pavés et fenêtres s’achevait sur ces deux vers « Pavés sont de colère / fenêtres sont d’amour », l’insurrection et l’amour, deux chemins d’écriture qui ont inspiré la majorité des poèmes de jeunesse les plus intimes que j’ai publiés non pour me réfugier mais pour dire, témoigner, méditer, libérer ma langue…
GR : Votre œuvre couvre plus d’un demi-siècle. Comment définiriez-vous l’évolution de votre poésie : transformation, approfondissement, déplacements, ou fidélité à un noyau originel ?
MM : L’évolution de mon écriture n’a pas été linéaire. La fidélité au noyau originel est indéniable mais si mes premiers poèmes témoignent d’une extrême spontanéité, d’un lyrisme souvent tempéré par l’autodérision… Les influences conscientes ou non, les faits marquants de ma vie, mes lectures, mon métier d’enseignant, etc., toutes mes expériences ont contribué à des changements de tous ordres dans mon écriture, d’approfondissement, de variations formelles : du poème en prose au calligramme, des vers libres à la prosodie rythmique cadencée ou syncopée…
« Ma mémoire est constamment en mouvement, sous tension : des épreuves subies à l’épreuve du présent. »
GR : La mémoire traverse vos textes, mais jamais comme simple témoignage. Comment travaillez-vous la tension entre vécu personnel, Histoire collective et invention poétique ?
MM : La mémoire blessée, les premiers traumatismes de mon existence, ont surgi dans mon écriture le plus souvent d’abord sans préméditation. En prenant conscience de l’urgence d’écrire, j’ai sans doute cultivé, voire privilégié cette veine. Mes émotions amoureuses, mes indignations ont été des catalyseurs d’écriture. J’avais vingt ans en 1961, lors de l’assassinat de Patrice Lumumba. Je lui ai consacré un poème Ballade du condamné (voir en bas de page). Plus tard j’ai associé le nom de Che Guevara à cet hommage, comme pour créer un pont entre deux continents sous domination néo-impérialiste -Ce poème a été mis en musique par Benoist Vauzel, puis par Michèle Bernard-. En octobre 1961, une manifestation pacifique d’Algériens à Paris a été réprimée avec une violence inouïe. Plus de deux cents victimes, la plupart noyées dans la Seine. J’ai aussitôt manifesté mon indignation mais le souvenir m’a longtemps obsédé sans que j’écrive une seule ligne et, 46 ans après cet événement ignoble, j’ai écrit un poème s’achevant ainsi comme revécu au présent : « j’ai vingt ans / je me prépare / aux lendemains / qui hantent ». Ma mémoire est constamment en mouvement, sous tension : des épreuves subies à l’épreuve du présent. Je n’ai pas la fibre épique mais mon histoire personnelle fait constamment écho à l’histoire collective. Quant à l’invention poétique, elle est chez moi très libre, le plus souvent ludique ou influencée par d’autres expressions artistiques dans le cadre de mes collaborations (livres d’artistes avec des plasticiens, photographes, sculpteurs).
GR : La place de l’oralité est frappante dans vos poèmes : souffle, rythme, scansion, parfois cri contenu. Écrivez-vous en pensant à la voix, au corps, à la lecture à haute voix ?
MM : Je suis très sensible aux voix, aux rythmes, aux sonorités discordantes, aux onomatopées. Je joue de tous les registres sonores dans mes poèmes. J’écris parfois à voix haute. Le corps aussi est très présent. J’ai écrit plusieurs poèmes sur la danse. Je pense à mon poème Le danseur des ruines (La Paume des jours), inspiré par le danseur syrien Ahmad Joudeh avec lequel je suis entré en lien. Dans les ruines de Palmyre, je le revois « dans l’espace meurtri / ses muscles sont des colonnes / ses épaules des chapiteaux / il s’élance encore / relève d’un bond les défis de l’Histoire. » J’ai entretenu pendant plusieurs décennies une amitié forte avec Gabriel Cousin, poète fraternel d’origine ouvrière qui a été athlète, dramaturge et a formé plusieurs grands comédiens contemporains : Philippe Morier-Genoud, André Dussolier, Georges Lavaudant, Gabriel Garcia-Valdès, etc. Il m’a convaincu que l’écriture poétique était non seulement un exercice du souffle mais aussi une pratique musculaire du mouvement et de la parole…
« Ma passion de la lecture l’a sans doute emporté sur ma nécessité propre d’écrire. »
GR : Vous avez mené un important travail de critique et de passeur à travers les revues de poésie. Qu’est-ce que cette position d’accompagnateur des autres voix a nourri ou déplacé dans votre propre écriture ?
MM : J’ai en effet, surtout après ma carrière d’enseignant, délaissé quelque peu mon écriture poétique pour m’intéresser davantage aux poètes les plus divers et de toutes origines. J’ai ainsi collaboré à de nombreuses revues (Europe, La Polygraphe, Phoenix, Coup de soleil, etc.). J’y ai publié plus d’un millier de notes de lecture et chroniques. Ma passion de la lecture l’a sans doute emporté sur ma nécessité propre d’écrire. J’y ai gagné en humilité et, sans doute, en profondeur. À la demande d’amis éditeurs, j’ai aussi écrit quelques préfaces, notamment sur des poètes turcs, dans le prolongement d’une résidence d’écriture à Istanbul, en 2012. J’ai moi-même un peu perdu l’ardeur du poème en consacrant beaucoup de mon temps à la lecture critique, mais je l’ai maintes fois retrouvée en collaborant avec mes amis artistes à la réalisation de livres d’artiste dont la plupart sont entrés dans les collections de l’Archipel Butor, à Lucinges. Enfin, même si je ne sacralise pas ma correspondance avec les poètes et écrivains sur lesquels j’ai écrit, mes notes de lecture ont aussi été à l’origine de rencontres et d’échanges de grande qualité, en Grèce et en Turquie notamment. J’ai eu la surprise de recevoir de bien belles lettres. René Depestre, grand poète haïtien, résidant à Lézignan-Corbières, bientôt centenaire en 2026, a publié une des lettres qu’il m’a adressées dans son livre Le Métier à métisser, paru chez Stock, en 1998. Je conserve précieusement 75 lettres et cartes découpées de Michel Butor avec lequel j’ai entretenu des relations passionnantes et dont j’ai fait bénéficier mes élèves du Lycée Gabriel Fauré d’Annecy. Cela m’a amené à me déplacer physiquement pour des rencontres en lien avec l’atelier d’écriture que j’y ai animé avec enthousiasme. Et je mesure combien mon écriture personnelle a résonné de voix fraternelles dont je demeure porteur, sans « déplacement » évident de mon écriture, sinon inconscient.
GR : Selon vous, quelle est aujourd’hui la place du poète dans une société saturée d’images, d’informations et de discours ? Le poème peut-il encore faire contrepoids ?
MM : La société a souvent célébré ceux des poètes qui ont le mieux incarné l’âme collective de la langue ou de la culture commune mais à de rares exceptions, elle les ignore ou les marginalise. Les régimes totalitaires ou théocratiques les excluent, les emprisonnent, parfois les assassinent. Georges Mounin dans son essai Poésie et société, publié au milieu du XXème siècle constatait déjà que la sensibilité poétique, dans la modernité galopante, s’exprimait davantage dans de nouveaux modes d’expression (le cinéma, la chanson, notamment.) et que parfois des moments historiques dramatiques redonnaient à la poésie une place de premier plan (ex. Poésie de la Résistance en France, Le Chant général de Pablo Neruda au XXème siècle pour toute l’Amérique latine, etc.). La poésie est un feu intérieur à entretenir. Si « la poésie est contagieuse », comme l’écrivait Eluard, encore faut-il que les étincelles se renouvellent, que les mains s’ouvrent au partage. Dans une société où tout est soumis à l’économie et très peu au partage, l’édition de poésie représente bien peu mais son rôle demeure essentiel. Le poème ne pèse rien ! Sa portée se mesure à la joie ou à l’émotion qu’il procure. « Habiter poétiquement le monde » n’est pas toujours aisé mais la poésie aide à vivre, à rester humain, même dans les pires moments. Cela se passe d’applaudimètre !
« Les robots qui remplacent les enseignants en Corée ou les voix de synthèse qui répondent au besoin de dialogue ou d’amour, c’est à pleurer !!! »
GR : Comment regardez-vous l’irruption des nouvelles technologies, des écrans, de l’intelligence artificielle : menace pour la langue, outil possible, ou simple mutation du paysage ?
MM : Les nouvelles technologies de plus en plus performantes pourraient libérer l’humanité de nombreuses tâches répétitives, épuisantes pour le corps et l’esprit. Mais le souci de rentabilité, la volonté de puissance de ceux qui dirigent ces énormes machineries capables du meilleur et du pire ne m’inspire que méfiance et une grande inquiétude pour le monde en devenir tel qu’on l’entrevoit déjà… Le remplacement de l’humain y compris en matière de soin, d’éducation, de création, par des machines autonomes contribue à développer une société désincarnée, déshumanisée, en rupture avec la réalité. Les robots qui remplacent les enseignants en Corée ou les voix de synthèse qui répondent au besoin de dialogue ou d’amour, c’est à pleurer !!! La traduction littérale ou simultanée repose désormais sur des critères statistiques écartant toute considération littéraire, de singularité langagière, de style propre. On sait bien que les meilleures traductions de poésie sont celles dues aux poètes eux-mêmes… Là encore, que de qualifications perdues, de formations considérées comme superflues. La machine séduit et fait diversion dans un monde soumis aux autocrates et aux milliardaires qui les soutiennent et agissent sans régulation ni morale sociale. Seule une démocratisation humaniste permettrait une utilisation non dévastatrice de ces technologies superpuissantes qui sont perméables aux détournements, à la piraterie informatique à grande échelle et à la guerre économique des superpuissances. Paysage de plus en plus sombre dans la pernicieuse lumière artificielle des écrans et réseaux de surveillance…
GR : Dans La Paume des jours, la naissance, la ville, l’enfance et la guerre s’entrelacent. Ce livre est-il pour vous une manière de reprendre souffle face à l’origine, ou d’en mesurer l’excès et la brûlure ?
MM : Dans nombre de mes poèmes, je remonte le temps, je confronte mes souvenirs au monde comme il va. La poésie respire en moi comme un souffle révélateur. Je ne retiens pas tout ce que j’écris. À propos de La Paume des jours, je dis souvent que je remonte mon fleuve, mêlant plusieurs courants, plusieurs affluents vitaux, plusieurs états de poésie. J’ai en effet construit ce livre comme une anthologie personnelle à plusieurs entrées autobiographiques. Au cours de mon existence, j’ai plusieurs fois perdu, puis repris souffle. Je ne m’impose pas d’écrire. C’est souvent pendant mes insomnies, mes rêveries que débutent nombre de mes poèmes. Parfois je note aussitôt, d’autres fois le réveil a tout effacé. Mais l’oubli n’est pas un échec. La conscience fait le tri ou se détourne des hantises, comme pour me rasséréner : apaiser la brûlure ! En marge de mon œuvre poétique plus ou moins organisée, j’ai publié quelques textes en revues d’un ensemble intitulé Cinéma en prose, en 2 parties : Cinéma mes jours / Cinéma mes nuits. La deuxième partie est constituée de récits de rêves. Cet ensemble devrait faire partie du 3ème tome de mes Œuvres poétiques à La Rumeur libre mais j’ai comme un besoin de me détourner de moi-même pour mieux m’intéresser à ce qui me reste à découvrir dans ce qui paraît ou qui se cache au fond de ma bibliothèque débordante… Ainsi ce troisième tome programmé est en sommeil prolongé dans mon ordinateur.
« Le vertige du langage me porte, parfois sans retenue, même si je m’efforce aussi de contenir le lyrisme, de gommer l’excès, d’être au plus juste de l’émotion, de l’écho à vif qui me remue ».
GR : L’Alphabet des sources joue avec la lettre, l’anagramme, le vertige du langage. Est-ce un livre où vous interrogez plus radicalement que jamais la matière même des mots ?
MM : Dans L’Alphabet des sources, j’ai rassemblé mes neufs premiers livres de poèmes. J’ai supprimé quelques poèmes de mon premier recueil Pavés et Fenêtres, trop marqués par les excès d’une jeunesse exaltée jusqu’à l’excès de rage et l’autodérision provocatrices… En préface, Mireille Calle-Gruber a porté un regard pénétrant sur ma poésie en prise sur la vie, sur le monde réel, avec des horizons toujours repoussés vers des expériences ou des tentations nouvelles. C’est un ensemble polyphonique où se côtoient divers registres et mises en mots en écho à de multiples sources d’inspiration, de multiples formes : du vers libre au calligramme. J’ai assumé avec humour une forme de matérialisme lyrique dans mon troisième livre, Fable des matières, que je dédie « à Francis Ponge et Eugène Guillevic qui ont guidé mon entrée en matière ». Si ces deux grandes voix m’ont influencé, elles m’ont probablement rendu plus inventif en stimulant mon propre univers poétique, en aiguisant mon rapport intime à la langue et aux objets quotidiens. Oui, le vertige du langage me porte, parfois sans retenue, même si je m’efforce aussi de contenir le lyrisme, de gommer l’excès, d’être au plus juste de l’émotion, de l’écho à vif qui me remue. Ce court extrait de la préface e Mireille Calle-Gruber me semble éclairant pour appréhender l’ensemble du livre : « Un mouvement fugué traverse le volume, il multiplie les échos, les entrelacs, les correspondances, les contrepoints, sans jamais clore ni enclore. […] Toujours déjà le mouvement aura commencé, béant sur l’abîme des devenirs. La source n’est pas l’origine, elle est l’insondable mystère des commencements. »
GR : Rue Désirée, une saison en enfance adopte une forme narrative singulière, entre distance et adresse. Pourquoi avoir choisi ce “tu” qui dédouble le sujet et le lecteur ?
MM : J’ai écrit Rue Désirée, une saison en enfance, en deux temps. La première version écrite à la première personne (début des années 1980) s’adressait d’abord à mes deux filles qui me questionnaient beaucoup sur mon enfance, mes années de formation, mes expériences fondatrices. Ce que j’écrivais alors me questionnait moi-même beaucoup, aussi ai-je trouvé pertinent de réécrire entièrement ces récits autobiographiques à la deuxième personne : moi-même lecteur de moi-même, et le lecteur embarqué avec moi… Je me suis expliqué sur ce choix dans une préface, dès la première édition que j’ai différée longuement (2004), pris par d’autres et nombreuses occupations. Écrire à la deuxième personne délie la langue, parle à l’oreille de l’autre, implique le lecteur lui-même en témoin intime. La deuxième édition (2024) comporte une postface de Claude Burgelin : « Comme un art poétique qui s’impose ». Il a bien vu que dans ces récits, je laisse émerger ou réactive la poésie en devenir !
GR : Votre poésie mêle engagement politique, lyrisme amoureux et jeu avec la langue. Comment évitez-vous que l’un n’écrase les autres ? Y a-t-il un équilibre recherché ou un risque assumé ?
MM : J’assume tout ce que je publie au moment où je le publie. Je ne crains pas le déséquilibre. Je n’ai jamais cessé d’être amoureux et cela m’aide beaucoup à résister aux désillusions politiques, au mépris de l’éducation et de la culture, au cynisme des puissants. Le retour des extrêmes droites, du fanatisme religieux, les ravages des guerres surarmées me laissent aujourd’hui sans voix ! Ce que j’arrive moins à exprimer moi-même, j’essaie de le trouver dans les livres que je lis. Là je reviens à mon activité critique qui consiste bien moins à juger qu’à résonner avec les mots qui me touchent, avec les sensibilités qui enrichissent la mienne. Avec la voix des autres, je continue de dialoguer, d’admirer, de m’émerveiller encore…
GR : Avez-vous le sentiment de construire une œuvre continue ou plutôt une archive, faite de strates, de reprises, de silences et de réécritures ?
MM : Mon univers est ouvert et réactif tant que je suis debout. J’ai confié une bonne part de mes livres d’artiste, estampes, poèmes objets à l’Archipel Butor. Je dois penser trier mes propres archives, les lettres d’auteur. Faire le tri est douloureux !!! Je pense confier de mon vivant la plupart de mes écrits et fichiers informatiques à l’IMMEC ou à la Bibliothèque de LYON… Ce qui me survivra n’est pas de mon ressort !
GR : Pour conclure, accepteriez-vous de livrer un secret ou une discipline d’écriture : un rituel, une contrainte, une fidélité intime sans laquelle vos poèmes ne pourraient advenir ?
MM : Je n’ai pas d’autre secret que le désir ou la nécessité intérieure. Je me soumets difficilement à une discipline d’écriture quotidienne. Je ne me refuse ni la rêverie, ni la paresse, mais j’ai des exigences envers moi-même. Et quand je cède à la facilité, mon épouse qui est une lectrice attentive me le fait remarquer ! Parfois J’en tiens compte, parfois je m’entête… J’ajoute que la présence d’une lectrice exigeante et bienveillante tient lieu pour moi de catalyseur intime et de motivation entretenue…
Ballade du condamné
à Patrice Lumumba et Che Guevarra
Ils m’ont ouvert le ventre
en sont sortis des oiseaux
cent oiseaux multicolores
qui ont chanté l’amour de vivre
ils m’ont crevé les yeux
en ont jailli deux sources claires
deux sources fortes et vives
qui ont rafraîchi la terre lasse
ils m’ont arraché les ongles
et chaque fois une fleur s’ouvrait
pour qu’un papillon s’y posât
ou une abeille parfumée
alors ils m’ont coupé les bras
mes bras se sont dressés en terre
et ils ont vu deux cerisiers
les cerises rougissaient vite
ils ont alors cherché mon cœur
l’ont piétiné l’ont saccagé
ils ont senti qu’ils s’enfonçaient
un lac naissait sous leurs pieds sales
ils sont partis fous de colère
terreur de me sentir partout si proche
et les oiseaux au-dessus d’eux
chantaient que je n’étais pas mort
Michel Ménaché – 1965
(Pavés et Fenêtres, 1971 / in L’Alphabet des sources – La rumeur libre, 2022)
Le danseur des ruines
à Maram al-Masri
La peur au ventre
la tête haute
il s’élance dans le camp de Yarmouk
contemple Damas dévastée
les pierres saignent le béton s’effondre
il défie la pesanteur
et les bombes
il ignore les snipers tapis dans l’ombre
Homs agonise
Alep subit depuis des mois les outrages
des fous de Dieu
la rage des mercenaires & des avions
d’Al Assad
A Palmyre le danseur des ruines
réveille les pierres
ressuscite Tibère
donne à voir le rêve d’Hadrien
fait frissonner les parures de Zénobie
l’usurpatrice étincelante
Il est la gloire des siècles
l’audace des bâtisseurs
il redresse les temples
en quatre sauts
son corps dessine l’avenir
dans l’espace meurtri
ses muscles sont des colonnes
ses épaules des chapiteaux
il s’élance encore
relève d’un bond les défis de l’Histoire
D’un espoir à portée de joie
il tourne le dos à la vallée
des tombeaux
Il est la grâce et la vie
l’enfance retrouvée
en terre de mort violente
Syrie au cœur le danseur des ruines
chorégraphie la paix
avance en pleine lumière
déroulant pleins et déliés de ses pas
Chaque souffle suspendu
recrée le monde disparu
réenchante le chaos fumant
des décombres
Le danseur des ruines
est un funambule aérien
sur le fil du temps
ligne de partage sans fin
du sang et des cendres…
Michel Ménaché
St Géraud de Corps, le 23 août 2016
(in La Paume des jours, La rumeur libre, 2018)
Pas de commentaire