20 Fév « Diaporama » de l’IMEC : quand l’écriture passe au banc des images
Petite collection, petit prix, grand dispositif : avec « Diaporama », l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine) propose à des auteurs — poètes, romanciers, dramaturges… — de commenter leur propre pratique à partir d’un jeu d’images choisi par eux. Ni essai académique, ni making-of promotionnel, plutôt une forme brève où la poétique se fabrique au montage — avec ses éclairs, ses angles morts et ses tics de scène.
Parler de soi, en regardant ailleurs
Le principe est net : l’auteur parle de son travail en s’appuyant sur des images de son choix (archives, photos, découpages, photogrammes) et le livre garde quelque chose de cette oralité initiale. Chaque « Diaporama » est d’abord passé par une conférence à l’Abbaye d’Ardenne avant de devenir objet imprimé.
Ce qui se joue là est intéressant : l’image n’illustre pas, elle sert de levier. On ne « montre » pas l’œuvre, on montre ce qui l’aimante. Et, à l’arrivée, un format volontairement léger qui interdit la grand-messe et oblige à la découpe.
Une collection qui aime le montage… mais parfois l'oublie
Le meilleur de « Diaporama », c’est quand la sélection d’images force une pensée : pas un discours « sur l’écriture », plutôt une série de frottements. Le moins bon, c’est quand la forme tourne au commentaire d’auteur, cet endroit où l’atelier devient vitrine, où la phrase explicative remplace le choc.
La collection est lancée en 2019 avec Tanguy Viel, et son Boîte noire pose le décor. Il y explore la partie invisible qui court sous ses livres. Les images qu’il convoque sont éloquentes dans leur dispersion : un astronaute, un poulpe des abysses, le swing parfait d’un golfeur, le palais du Facteur Cheval, des plans de Psychose et de Fitzcarraldo. Autant de symboles ou de reflets des processus intérieurs à l’œuvre chez le romancier. L’idée d’un « roman-photo de l’écriture » est posée d’emblée, et avec elle celle du conférencier en explorateur de son propre chaos créatif.
En 2020, Maylis de Kerangal publie Chromes, deuxième titre de la collection, qui insiste sur le romancier comme cadreur, scénographe, cartographe — une métaphore efficace, parfois un peu trop propre, comme si le geste littéraire gagnait à rester impeccablement formulé.
Puis vient un des volumes les plus parlants, parce qu’il s’interdit précisément le « discours de maîtrise » : Sept et huit neuf de Thomas Clerc, paru en janvier 2021, troisième titre de la collection. Contrairement aux précédents volumes qui convoquaient des registres d’images variés, celui-ci ne puise qu’à une seule source : des photogrammes du film Les Sept mercenaires de John Sturges. Un film qui hante Clerc depuis l’enfance. L’écrivain ne choisit pas un seul mercenaire pour alter ego, mais tous : chacun incarne une dimension essentielle de l’activité littéraire. James Coburn : la puissance du langage. Yul Brynner : la possibilité de changer de corps qu’offrent les livres. Steve McQueen : le partage avec le lecteur. Et Calvera, le bandit qui pille et rançonne, devient la figure de l’écrivain lui-même — puisque la littérature est aussi faite d’emprunts et de reprises. Le radicalisme du geste (une seule source, un seul film, décliné en sept figures) est ce qui lui donne sa force.
En 2021, Philippe Artières signe Ghostwriters, où l’image sert une question politique : que devient l’écriture quand elle passe en clandestinité ? Le livre gagne en tension dès qu’il cesse d’être autobiographique et rejoint la dimension de l’inscription, de la trace, de l’effacement — terreau naturel pour un chercheur dont les travaux portent précisément sur les archives et les marges de l’histoire.
En 2022, Olivia Rosenthal arrive avec Futur Antérieur : la collection joue ici sa corde la plus « poétique », celle de la temporalité, et du rapport entre ce qui a été écrit et ce qui reste à écrire.
En 2023, double virage poétiques. D’un côté, Micmac d’Olivier Cadiot. Ici, l’intuition est solide : le texte est saturé d’images, même quand il n’en montre aucune, et parfois une seule suffit à faire lever un livre entier. De l’autre, Neige écran de Stéphane Bouquet, qui revendique la poésie comme manière de se tenir au monde : là, la collection fonctionne quand elle laisse apparaître une « théorie intime » au lieu d’un credo.
En 2024, Machine anti-machine d’Emmanuelle Pireyre promet une collision entre le bruit du contemporain et la phrase qui cherche la dissonance. Sur le plan éditorial, c’est cohérent avec « Diaporama » : faire de l’image un capteur de frictions plutôt qu’un décor.
Enfin, deux titres parus en 2026 : Néant bonheur de Bertrand Schefer et L’Idiote du village de Laura Vazquez. Le premier, centré sur une relation images/écriture pensée « vers » les images, semble chercher une poétique du développement au sens photographique. Dans le second Vazquez conduit le lecteur depuis les lieux et souvenirs fondateurs de son enfance — Villeneuve-la-Rivière où vivait un garçon trisomique et Le Soler où vivait « La folle » —, dans les replis de la création littéraire. L’autrice travaille un matériau intime et s’interroge sur comment « le texte se met à écrire », comment dans la langue quelque chose advient qui se nomme littérature.
Une collection qui aime le montage… mais parfois l'oublie
La collection comprend un point souvent raté par les discours d’écrivains : parler du travail sans le « raconter ». L’image, ici, sert de tiers. Elle oblige à nommer des motifs, à exhiber des obsessions, à assumer des dettes. Dans ses meilleurs moments, « Diaporama » fait ce que beaucoup d’entretiens littéraires n’obtiennent plus : une pensée en mouvement, qui se corrige en direct. Le format bref — une conférence d’abord, un livre ensuite, dans un volume de poche accessible — produit une contrainte féconde : pas de place pour le développement panoramique, seulement pour la coupe nette.
Le risque c’est l’uniformité. Même format, même promesse, parfois même syntaxe de présentation : à force de répéter « le roman-photo de l’écriture », l’idée peut se figer en slogan.
Dix titres en sept ans, dix auteurs, dix jeux d’images, une seule contrainte : parler de son travail en regardant ailleurs. « Diaporama » est moins une série de livres sur l’écriture qu’un petit appareil critique portatif — on l’ouvre, on regarde comment un auteur cadre son propre chaos, on vérifie ce qui résiste. À une condition toutefois : que le dispositif demeure un cadre d’expérimentation et ne se fige pas en rituel. Lorsqu’il conserve cette tension, il révèle et éclaire.
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