Aux Deux Magots, Apollinaire reprend la table

Mathias Malzieu, chanteur du groupe Dionysos et parrain de la soirée, debout sur une table des Deux Magots.

Aux Deux Magots, la poésie a retrouvé son souffle originel. Pour la première édition des Soirées Apollinaire, des poètes sont montés sur les tables, réveillant l’audace qui fit la légende du lieu. Entre hommage à Guillaume Apollinaire et volonté d’inventer une nouvelle manière de dire la poésie, les organisateurs ont transformé le café en scène vivante, où l’imprévu s’invite autant que le programme.

Genèse d’une collaboration

Lors des célébrations du 140ᵉ anniversaire des Deux Magots, Gaëlle Le Gall Nicolas, directrice marketing et communication, rencontre Paul Joubert. De cette rencontre naît une idée à la fois ambitieuse et modeste. « On a imaginé des choses profondément plus grandes, profondément plus humbles, et on a fini par cette idée de soirée poétique », raconte Paul Joubert.

Mais organiser un événement aux Deux Magots suppose une compréhension intime du lieu et de son histoire. Guillaume Apollinaire y avait sa table. Sartre et Beauvoir s’y installaient quotidiennement. Ce poids symbolique impose une responsabilité. Conscient de l’ampleur de la tâche, Paul Joubert sollicite Hadrien et Simon, fondateurs du Poetry Club. Le projet devient une construction à quatre, où chacun apporte son expertise, ses réseaux et sa sensibilité.

L’audace d’un geste

Faire monter des poètes sur les tables des Deux Magots constitue le cœur du projet. Au-delà de la référence assumée au Cercle des poètes disparus, il s’agit surtout de refuser le dispositif classique : scène surélevée, silence solennel, lecture figée. Ici, la poésie surgit au milieu du vivant. « Notre marqueur visuel, c’est de monter sur les tables. Ce n’est pas une scène, c’est une soirée. »

L’ouverture de la soirée donne immédiatement le ton. Sans avoir été annoncé au programme, Ethan Oliel surgit et déclame un extrait du Cercle des poètes disparus, pièce qu’il interprète actuellement et pour laquelle il a reçu, en 2024, le Molière de la révélation masculine. Le geste est fondateur : la poésie n’attend pas son tour, elle s’impose. Marion Fritsch monte ensuite sur une table, avant que Félix Radu ne prenne le relais.

Puis le cadre se relâche volontairement. Les conversations se croisent, les rires éclatent, les verres s’entrechoquent. Tout semble se disperser — jusqu’à ce que, soudain, la poésie reprenne le centre. Mathias Malzieu, parrain de la soirée, chanteur de Dionysos et écrivain, grimpe à son tour sur une table. Selim-A Atallah Chettaoui improvise un texte. Karine Dijoud surgit sans avoir été inscrite au programme. Cette porosité assumée entre écrit et improvisation, entre prévu et surgissement, constitue le cœur battant de la soirée : une tension féconde entre maîtrise et lâcher-prise, qui donne à la poésie une dimension organique et collective.

Félix Radu, auteur à l’écriture frontale et sensible, impose sa voix sans filtre : une poésie vécue, adressée, qui traverse la salle et suspend le temps.

Diversité des voix

La programmation revendique une pluralité de sensibilités. Poètes et poétesses, artistes édités et voix émergentes, écrit et oralité cohabitent sans hiérarchie. Cette diversité n’est pas un effet de communication mais un principe fondateur : montrer ce qui irrigue aujourd’hui la poésie contemporaine, dans ses formes, ses rythmes et ses manières d’habiter le langage.

Questionner la légitimité

Une partie des artistes invités ne sont pas publiés. Un choix assumé, qui interroge la notion même de légitimité poétique. Qu’est-ce qui fait un poète ? La reconnaissance éditoriale ou cette capacité à provoquer une émotion immédiate, cette « magie récitative » qui naît de la voix et du corps ?

L’enjeu est de créer un espace où différentes formes de légitimité coexistent sans s’exclure. Les circuits traditionnels rencontrent les réseaux sociaux, la page imprimée dialogue avec la performance. « Les gens ne sont pas forcément publiés, ça ne veut pas dire pour autant qu’ils n’ont pas préparé ce moment, cette envie de partager et de vivre la poésie ensemble. »

La présence de Mathias Malzieu apparaît rapidement comme une évidence. Son rapport à la poésie, transversal et indiscipliné, correspond parfaitement à l’esprit des Soirées Apollinaire. Défenseur constant de la singularité artistique, il s’oppose aux formats qui lissent les personnalités et normalisent les voix. Sa participation ne s’est pas limitée à un rôle honorifique : d’une grande générosité, il s’est pleinement engagé dans l’aventure, soutenant l’idée d’une scène ouverte à toutes les sensibilités.

L’équation économique

Seize euros pour une heure trente à deux heures de spectacle, boisson incluse. Un tarif construit avec soin. « Les prix ont été divisés par deux grâce aux partenariats. »

Au-delà du chiffre, l’enjeu est symbolique. Faire payer l’entrée, c’est affirmer que la poésie vivante mérite rémunération. « On n’est pas là pour faire de l’argent, mais pour créer des espaces de poésie et de récurrence. L’argent va à la rémunération des artistes, à l’organisation, à la captation. » Dans un contexte culturel marqué par la gratuité numérique, cette position engage.

La soirée affiche complet avant même son ouverture. Certains spectateurs contournent la billetterie en réservant un dîner aux Deux Magots pour accéder à l’événement. Le phénomène dit quelque chose de l’attente. « Ça touche un nouveau public, pas forcément celui du Poetry Club », souligne Simon. La poésie, ici, élargit son cercle.

Quatre voix, une partition

L’équilibre entre les organisateurs constitue l’une des clés du projet. Les Deux Magots ne sont pas un simple lieu d’accueil. « Ce n’est pas seulement un espace qui reçoit, c’est un partenaire qui organise et imagine avec nous. »

Paul Joubert impulse la dynamique grâce à son ancrage sur les réseaux sociaux. Simon et Hadrien apportent leur savoir-faire événementiel et leur connaissance fine des scènes poétiques émergentes. Gaëlle Le Gall Nicolas et l’établissement offrent la puissance symbolique du lieu. Cette quadripartition produit un effet d’amplification réciproque : le café mythique donne une caisse de résonance à des voix parfois confidentielles, tandis que la diversité des artistes renouvelle l’image du lieu.

Le dialogue entre l’esprit du lieu et celui de la nouvelle scène poétique passe aussi par un contraste culturel perceptible. La décontraction, la liberté de ton, une certaine décomplexion face aux codes traditionnellement souvent associés aux Deux Magots dessinent un frottement fécond. Il ne s’agit ni de gommer l’histoire du café ni de s’y conformer strictement, mais de faire dialoguer les héritages. La poésie contemporaine trouve ici sa place en composant avec les murs, les usages et les mémoires.

Perspectives

La question de la récurrence est désormais tranchée : les Soirées Apollinaire seront trimestrielles. Installer un rendez-vous durable, inscrire la poésie vivante dans le calendrier parisien, sans en figer l’esprit.

Pour l’heure, une certitude demeure : aux Deux Magots, des poètes et des poétesses sont montés sur les tables. Le public a écouté, applaudi, redemandé. Les Soirées Apollinaire ont trouvé leur raison d’être dans cet équilibre fragile mais fécond entre respect de l’héritage et désir de renouveau.

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