09 Déc Benjamin Guérin : quand la poésie hurle avec les loups
Prix spécial du jury Apollinaire et Prix Ganzo Révélation 2025 pour Quand nous étions des loups, le poète lozérien Benjamin Guérin fait plus que raconter une attaque de loups dans son jardin. Il interroge notre rapport au sauvage, à l’existence, au territoire. Rencontre avec un artisan de la langue qui écrit avec l’oreille et programme avec le cœur.
Un soir de décembre, des loups débarquent dans le jardin de Benjamin Guérin. Pas une métaphore littéraire. Cette irruption du sauvage dans l’intime devient le point de départ de Quand nous étions des loups, un recueil qui a tapé dans l’œil – et l’oreille – des jurys littéraires. Double consécration cet automne : Prix Ganzo Révélation et Prix spécial du jury Guillaume Apollinaire, créé spécialement pour l’occasion. « Je croyais être sur le découverte, pas sur l’Apollinaire ! » s’amuse le poète, encore surpris par cette reconnaissance.
Écrire avec tous ses sens
Quand l’acteur Denis Lavant fait monter en puissance les vers de Guérin lors de la remise du Prix spécial du jury Apollinaire, le public retient son souffle. L’oralité fait exploser le texte. « Un gamin m’a dit récemment : « Mais en fait, vous écrivez avec l’oreille » », raconte Benjamin Guérin. Bingo. Le poète travaille ses textes par strates sensorielles : d’abord l’oreille les capte, puis tous les sens s’invitent, avant que l’oreille ne revienne polir l’ensemble. « Je suis un poète qui dit les textes, donc l’oral est essentiel. »
Pas étonnant que ses lectures marquent autant. Dans une époque où les jeunes se détournent du roman pour la poésie, où les festivals attirent les foules pendant que les médias nationaux boudent le genre, Guérin défend une poésie vivante, accessible, qui envoie comme un morceau de rock ou de jazz.
« On n'écrit pas de la poésie pour faire joli.
C'est une langue qui permet de porter des choses. »
Les racines et les routes
Comment devient-on Benjamin Guérin ? Par le voyage, d’abord. Son premier recueil, Chants du voyageur (Corlevour, 2019), naît d’un périple jusqu’en Inde par la route, via l’Iran. Kenneth White, Walt Whitman, Henry David Thoreau : Guérin revendique cette lignée des écrivains-voyageurs, ceux qui ancrent l’écriture et la poésie dans un rapport existentiel au monde.
L’amitié avec Frédéric Jacques Temple, figure de la poésie languedocienne disparu en 2020, a été déterminante. « On ne parlait pas de poésie avec lui, on parlait de ce qui fait la poésie. » Des rencontres avec des potiers, des approches de renards, la ciste de Montpellier. Ce côté existentiel irrigue toute l’œuvre de Guérin : « Si je dois définir ma poésie, je dirais que c’est l’accord entre vivre comme on écrit et écrire comme on vit. »
Philosopher sans être philosophe
Benjamin Guérin travaille aussi sur Benjamin Fondane, poète existentiel mort à Auschwitz en 1944, pris dans le maelström de l’entre-deux-guerres. « Ces personnes se sont posé des questions : comment écrire la souffrance, la détresse humaine ? » Parallèlement, le poète mène des recherches en philosophie sur l’utilisation de la psilocybine (hallucinogène qui produit des effets proches du LSD) auprès de patients cancéreux pour dépasser leur détresse.
Cette double casquette transparaît dans Quand nous étions des loups. La dernière partie du recueil est « ouverte comme un triptyque psychédélique », un voyage onirique où le poète devient loup et interroge notre part sauvage. De l’Himalaya à l’Europe, il croise les migrants, les prisons, les hôpitaux. »
« Mon rapport aux lieux n'est pas contemplatif. Mes lieux sont habités et vivants, ils posent des questions. Je n'oublie pas les gens qui vivent ou qui souffrent. »
Le loup, miroir de notre barbarie
Écrire sur le loup en 2024, c’est un défi littéraire. « La figure du loup comme animal dévorant qu’il faut abattre, c’est toute la mythologie des contes de fées. Il fallait que je m’en sorte. » En Lozère, territoire marqué par la légende de la Bête du Gévaudan, le sujet reste explosif. « Si demain on passe un film sur les loups au cinéma, il y a des gens qui vont se battre à la fin du film. »
Guérin ne tombe ni dans le pro-loup ni dans l’anti-loup. Il observe un problème contemporain concret : comment gérer le retour du sauvage dans nos espaces ? « Qu’est-ce que le concept de civilisation aujourd’hui quand on n’a plus laissé d’espace au sauvage et que le sauvage et la barbarie sont peut-être autant en nous ? » Les loups viennent nous tendre un miroir.
Refus absolu du mot « nature », trop XIXe siècle : « Aujourd’hui, on parle d’environnement, d’écosystème. Et je remets des mots comme « liminaire », « anthropocène » – pas faciles en poésie, mais c’est notre boulot de les faire vivre dans la langue. »
Passeur en Lozères
Depuis cinq ans, Benjamin Guérin dirige le festival Sources poétiques en Lozère, le département le moins peuplé de France (60 000 habitants, « on ne remplit même pas un stade »). Principe : gratuité, itinérance dans les villages, ouverture aux familles et aux réfugiés. « On se retrouve à dire des poèmes en français, en occitan, en farsi, en arabe. C’est un facteur d’échange qui nous rassemble. »
Guérin anime aussi des ateliers en prison, en hôpital psychiatrique, en soins palliatifs, auprès d’enfants. « Mon combat en tant que citoyen, c’est de remettre la poésie dans l’oreille et dans la bouche des gens. » Pour lui, les poètes de sa génération (il a 40 ans) travaillent de plus en plus l’oralité. Logique : avec des tirages confidentiels et un manque de relais médiatiques, les lectures deviennent essentielles. « Si la poésie peut toucher le public aujourd’hui, ce sera peut-être par un festival où les gens sortent en disant : « Wow, je croyais que ce n’était pas pour moi. » »
Un territoire habité
Guérin ne cherche pas l’immémorial dans la pierre comme Sylvain Tesson. « Ma pierre et mes bois sont habités par des blaireaux, des cerfs que je connais, des loups et des gens que je vois. » Son travail sur le lieu est politique au sens premier : comment habite-t-on le monde ? Comment dit-on l’existence ?
Gary Snyder, poète américain encore peu connu en France, est une référence majeure pour lui. Cette attention à l’esprit des lieux, ce rapport au lieu où l’on est, ce sont des thèmes qui reviennent aujourd’hui dans la poésie française. « On balance sans cesse entre enracinement et déracinement. C’est éminemment poétique. »
Guérin revendique une poésie ni élitiste ni simplifiée : accessible, mais exigeante, capable d’embarquer des adolescents croisés en atelier comme un public de festival, un lecteur de librairie indépendante comme un chercheur en philosophie.
Quand nous étions des loups est de ces livres qui ne tranchent pas à notre place mais nous mettent devant nos responsabilités : que faisons-nous du sauvage, de la violence, de la mort, de ceux que la société laisse au bord du chemin ? Et surtout : comment continuer à habiter ce monde sans le dévorer entièrement ?
Benjamin en bref…
Benjamin Guérin est poète et directeur artistique du festival des Sources Poétiques, qu’il a fondé en Lozère, sur l’Aubrac, où il vit en lisière de forêt. Auteur de plusieurs livres de poésie, son écriture se déploie autour de questions existentielles et d’une forte sensibilité environnementale, explorant les confins du monde et de l’expérience humaine. Également philosophe de terrain, il travaille sur la détresse existentielle et la fin de vie, menant des recherches en lien avec des médecins de Harvard sur l’usage thérapeutique des psychédéliques.
Sources Poétiques
Sources Poétiques est un festival de poésie contemporaine organisé en Lozère, sur l’Aubrac. Itinérant et gratuit, il propose lectures, performances, concerts et rencontres, faisant dialoguer poésie, musique et territoire. Sous la direction de Benjamin Guérin, le festival défend une poésie vivante, accessible et profondément ancrée dans le monde.
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