15 Déc « Habiter poétiquement le monde » : l’anthologie-manifeste de Frédéric Brun
« Tout être humain est enraciné ici bas par une certaine poésie terrestre”
Avec Habiter poétiquement le monde, Frédéric Brun signe une anthologie-manifeste qui n’a cessé de grandir : première édition en 2016, version augmentée en 2020, nouvelle refonte en 2025. Plus de deux cents auteurs, poètes, philosophes, scientifiques et artistes y sont convoqués pour répondre à une question simple et vertigineuse : comment continuer à habiter ce monde sans renoncer à notre part poétique ?
On ouvre Habiter poétiquement le monde par son titre, et l’on est immédiatement renvoyé à Hölderlin. Ce vers, « Riche en mérites, mais poétiquement toujours, sur terre habite l’homme », est ici un axe, la colonne verticale de l’ouvrage. C’est autour de lui que Frédéric Brun a construit, patiemment, ce livre total : une anthologie qui se veut aussi un manifeste, au sens fort du terme, c’est-à-dire une prise de position sur la manière de vivre au milieu du désordre contemporain.
De Novalis à Hölderlin : le geste fondateur
Avant d’être anthologiste, Brun est un lecteur obsédé par une intuition : la poésie ne se limite pas au poème. Prix Goncourt du premier roman, fondateur en 2015 des Éditions Poesis, il ouvre son catalogue avec Novalis, figure centrale du premier romantisme allemand, et revendique d’emblée un programme : explorer la « relation poétique avec le monde », au-delà des genres et des frontières disciplinaires.
Dans cette généalogie, Novalis apporte l’élan visionnaire, l’esprit de recherche, l’idée que la poésie est d’abord une aventure du regard. Hölderlin, lui, fournit la formule : « habiter poétiquement ». Entre les deux, tout un moment de feu — le romantisme d’Iéna, ses revues, ses amitiés intellectuelles — qui inspire la structure même de l’anthologie.
Brun s’inscrit clairement dans cette filiation, mais en la déplaçant : ce qu’il cherche, ce ne sont pas des poèmes exemplaires, mais des textes — essais, journaux, fragments, lettres — où des auteurs, célèbres ou discrets, définissent ce que le poétique change à leur manière de voir et d’habiter le réel.
Une anthologie comme récit : cinq mondes, une expérience
Le livre suit une progression qui ressemble à une traversée de deux siècles de sensibilité. Les textes sont répartis en cinq grandes périodes, que l’éditeur appelle des « mondes » : romantique, post-romantique, moderne, renouveau, contemporain.
Dans le « monde romantique », on retrouve naturellement Novalis et Hölderlin, mais aussi Keats, Shelley, Wordsworth, Leopardi ou Hugo. Le « monde post-romantique » fait entrer Emerson, Thoreau, Whitman, Nerval, Baudelaire, Rimbaud, Emily Dickinson : des voix qui interrogent la modernité naissante. Le « monde moderne » déploie Mallarmé, Apollinaire, Tagore, Pessoa, Lorca, Yeats, Rilke, Walser, Proust, Char, Camus, Saint-Exupéry : l’époque où le poétique se frotte de plein fouet à la catastrophe du XXᵉ siècle. Le « renouveau » voit apparaître Breton, Cocteau, Ponge, Borges, Saint-John Perse, Arendt, Pasolini. Enfin le « monde contemporain » rassemble des poètes et des penseurs nés au XXᵉ siècle, de Neruda à Jaccottet, de Le Clézio à Christian Bobin, en passant par Sylvia Plath ou des écrivains voyageurs comme Sylvain Tesson, auxquels s’ajoutent des figures issues d’autres sphères comme le sociologue Edgar Morin, l’astrophysicien Hubert Reeves ou l’agriculteur Pierre Rabhi.
Ce qui fait la singularité de l’ouvrage, c’est moins la liste — impressionnante — des noms que la manière dont ils sont assemblés. L’anthologie se lit comme un récit discontinu où se répondent, d’époque en époque, des tentatives pour « tenir debout » dans un monde qui se dérobe.
Douze ans de lectures, de librairies et de choix
Brun le répète volontiers : il n’est pas universitaire, mais autodidacte. L’anthologie est le fruit de plus de douze ans de lectures, d’explorations de rayons de poésie dans les librairies anciennes, de conversations avec des libraires spécialistes. Chaque auteur n’est représenté que par quelques pages, parfois deux ou trois, mais toujours à un moment de densité particulière, là où s’énonce quelque chose de décisif sur la poésie, non comme forme, mais comme expérience.
Ce n’est pas un panorama académique, c’est une cartographie personnelle assumée. Brun reconnaît que « si quelqu’un d’autre avait fait cette anthologie, il aurait sans doute choisi d’autres noms ». Mais c’est précisément ce qui donne au livre sa cohérence : derrière la diversité des extraits, on sent une ligne de force, un fil rouge, celui d’un lecteur qui cherche comment le poétique peut transformer le rapport au monde.
Une anthologie en mouvement : 2016, 2020, 2025
Par nature, un manifeste pourrait être figé. Celui-ci ne cesse au contraire de se réécrire.
La première édition paraît en 2016 chez Poesis. Elle rassemble alors « plus de cent auteurs » qui réaffirment la nécessité d’« habiter poétiquement le monde ».
Une édition revue et augmentée est publiée en 2020, dans un contexte théorique, mais aussi très concret — celui de la crise du Covid — où la question de Hölderlin, « à quoi bon des poètes en temps de détresse ? », prend une résonance brutale. Brun y ajoute une quarantaine de nouveaux auteurs, étoffant particulièrement la partie contemporaine et le dialogue entre poésie et sciences humaines.
En 2025, une troisième version, à nouveau « revue et augmentée », porte le nombre d’auteurs à plus de deux cents. Le geste est clair : l’anthologie n’est pas un monument, mais un organisme vivant, capable d’accueillir des voix nouvelles, d’ajuster sa cartographie à l’état du monde.
Nouvelles voix, nouveaux angles : penser depuis les marges
Les ajouts récents donnent la mesure de cette logique d’ouverture. Brun insiste sur la découverte, pour lui décisive, de grandes penseuses du poétique comme la philosophe espagnole María Zambrano, qui a tenté de réconcilier philosophie et poésie par la notion de « raison poétique », ou l’Italienne Cristina Campo, figure à la fois mystique et critique, pour qui le poème est une forme extrême d’exigence intérieure.
Il évoque également Alejandra Pizarnik, poétesse argentine dont l’œuvre, marquée par l’introspection et la fragilité, est aujourd’hui largement redécouverte. Ou encore Clarice Lispector, écrivaine brésilienne majeure, très proche elle aussi d’une expérience poétique du réel.
La nouvelle édition permet aussi d’intégrer des voix longtemps empêchées pour des raisons de droits, en particulier des poètes de la négritude et des indépendances africaines comme Léopold Sédar Senghor ou Léon-Gontran Damas. La phrase de Senghor — qui affirmait qu’entre être poète et président, il choisirait sans hésiter la première fonction — prend place au cœur du projet : rappeler que la parole poétique n’est pas l’opposé de l’engagement, mais une de ses formes les plus hautes.
À ces présences s’ajoutent un architecte, Tadao Andō, un peintre comme Mark Rothko, des penseurs de l’écologie et du vivant tels Baptiste Morizot ou l’astrophysicien Aurélien Barrau, des poètes contemporains comme Marc-Alexandre Oho Bambe, dont la Vie poème est elle-même une invitation à « habiter poétiquement le monde ».
Enfin, l’inclusion de Mahmoud Darwich, poète palestinien majeur, répond à l’actualité la plus brûlante : il s’agit de faire entendre comment une parole poétique peut survivre aux déchirements de l’Histoire.
Le poétique comme résistance : de Hillesum à Lusseyran
L’un des apports les plus forts de la refonte récente tient au choix de figures qui ont traversé l’épreuve extrême : camps, goulags, persécution, résistance. Frédéric Brun cite souvent le journal d’Etty Hillesum, jeune femme juive néerlandaise morte à Auschwitz, qui écrit : « Il faut bien qu’il y ait un poète dans un camp, pour vivre en poète cette vie-là ».
Dans la même veine, l’anthologie convoque Varlam Chalamov, rescapé des camps staliniens, pour qui la poésie a été une manière de tenir ; Ossip Mandelstam, persécuté par le régime soviétique ; ou encore Jacques Lusseyran, résistant aveugle déporté à Buchenwald, qui a développé toute une réflexion sur la « lumière intérieure » comme façon d’habiter le monde malgré l’obscurité.
En les plaçant au sein d’un même volume aux côtés de voix plus sereines, Brun introduit une nuance essentielle : le poétique n’est pas un refuge naïf. Il est souvent né de la traversée de l’épreuve. Il ne nie pas le réel, il en éprouve la dureté et tente d’ouvrir malgré tout un espace respirable.
Le cœur du manifeste : entre prosaïque et poétique
Au fil des pages, une distinction clé se dessine, reprise notamment par Edgar Morin et d’autres penseurs contemporains : celle entre le « prosaïque » et le « poétique ». Le prosaïque, c’est ce qui régit nos vies rationnelles, économiques, technologiques, ce qui permet d’inventer, de gérer, d’organiser. Le poétique, c’est ce qui donne sens, saveur, profondeur à l’existence, ce qui échappe aux tableaux Excel et aux tableaux de bord.
Le constat de Brun est partagé par nombre des auteurs qu’il rassemble : notre monde est presque entièrement gouverné par le prosaïque. La poésie n’y est plus qu’un secteur culturel marginal, un « supplément d’âme ». Or l’anthologie-manifeste vient rappeler qu’il ne s’agit pas de renoncer au prosaïque, mais de rééquilibrer.
Le livre ne dit jamais : « il faut habiter poétiquement le monde du matin au soir ». Il propose autre chose, plus modeste et plus radical : n’oublier ni négliger notre part poétique. S’autoriser des fenêtres, des respirations, des décentrements, autant de manières de ne pas être entièrement absorbés par les logiques de rendement, d’urgence ou de peur.
Un usage concret : le livre de chevet d’Hubert Reeves
Cette fonction de « respiration » apparaît clairement dans une anecdote que rapporte Frédéric Brun : l’astrophysicien Hubert Reeves lui confie un jour que l’anthologie est posée sur sa table de nuit. Continuellement plongé la journée dans les revues scientifiques et les données du cosmos, il lit le soir deux pages d’un auteur, avant de s’endormir.
Ce geste banal dit beaucoup. Habiter poétiquement le monde n’est pas conçu comme un volume qu’on lirait d’une traite, mais comme un livre de compagnonnage : on y entre et on en sort, on y revient, on y cherche non pas des « citations » mais des points d’appui.
Pourquoi cette anthologie compte aujourd’hui
On pourrait voir dans ce projet une entreprise de plus, élégante mais inoffensive, dans l’inflation d’anthologies contemporaines. Ce serait passer à côté de ce qui le rend singulier.
D’abord, son ampleur : plus de deux cents auteurs, cinq périodes, des langues, des cultures et des disciplines multiples, mais tenus ensemble par une question simple. Ensuite, son positionnement : ce n’est pas un « best of » de la poésie mondiale, c’est une enquête sur ce que signifie, très concrètement, « habiter poétiquement le monde ».
Enfin, sa temporalité : en faisant évoluer son anthologie au fil des crises, Frédéric Brun ne fige pas un canon, il accompagne un moment où l’idée même d’habiter le monde est devenue problématique, à l’heure du dérèglement climatique, des guerres, des saturations numériques, des négations en tous genres.
Loin du discours incantatoire, Habiter poétiquement le monde propose au lecteur de remettre en jeu son propre rapport au réel. Il n’offre pas de consolations faciles. Il met en regard des voix qui, chacune à leur manière, ont tenté de tenir dans la tempête sans renoncer à la finesse du regard, à la nuance du sentiment, à l’exigence de pensée.
En ce sens, l’anthologie-manifeste de Frédéric Brun n’est pas seulement un livre sur la poésie. C’est un manuel discret de survie intérieure pour temps troublés.
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