05 Jan Entretien avec Rémi Letourneur, par Grégory Rateau
Rémi Letourneur, avec L’Odeur du graillon, signe un texte incandescent où l’errance devient souffle, où la langue tangue entre visions hallucinées et précision du quotidien. Sa poésie, tendue comme un corps au bord du gouffre, explore l’adolescence, la faim, le vertige, le désir d’air. Un texte à la fois cru, lyrique, et d’une liberté formelle qui rappelle que la poésie peut encore brûler.
Grégory Rateau : Dans L’Odeur du graillon, votre poésie épouse un rythme d’apnée, un souffle haletant. Comment avez-vous travaillé cette oralité, notamment dans les passages où « le jour tend sa main vers moi / il veut que je l’emmène au lit » ?
Rémi Letourneur : De manière générale, j’ai du mal à concevoir la poésie sans mouvement. Dans ce texte, j’ai eu besoin d’intensifier ce mouvement, de retranscrire l’urgence de la quête. Pour le processus d’écriture, je laisse souvent couler le flow de manière instinctive, avant d’effectuer mes reprises. Surtout, je m’appuie sur mon rapport à la musique. J’écoute beaucoup de rap depuis très jeune – j’ai été fasciné par la virtuosité de certains artistes, Eminem notamment -, puis en commençant les études, j’ai appris le piano et je me suis ouvert à des styles plus classiques. Le mélange de ces influences, je crois, a un impact fort sur mon attention au rythme.
GR : Le recueil s’ouvre sur une scène d’émancipation brutale – « j’ai laissé mes parents à la maternité ». Comment cette image est-elle née et quelle place occupe-t-elle dans votre imaginaire poétique ?
RL :Cela fait un moment que je m’interroge sur la famille, et en particulier sur ce qu’on appelle la “parentalisation” (le terme définit une situation dans laquelle l’enfant devient parent de son parent). Il me fallait une image qui dise à la fois cette inversion des rôles, le poids des problèmes familiaux, et qui permette également de lancer la course du narrateur vers sa liberté. Une liberté radicale, existentielle, qui porte en elle l’errance, et que je considère comme indispensable à une “vraie vie”. L’image des parents en couveuse m’est donc venue pour répondre à ces deux points.
GR : Votre écriture convoque souvent l’hallucination, le décalage perceptif : « les dernières fumées qui montent en neige », « les épices du soir qui tombent / petites étoiles ». À quelles influences littéraires ou artistiques rattachez-vous cette manière de traverser le réel ?
« je pense qu’un fil rouge existe autour de la question de l’intensité, des expériences limites, de “résonance” avec le monde ».
RL : Il y a beaucoup de courants qui me parlent dans les arts, surtout en littérature et en musique. Mais je pense qu’un fil rouge existe autour de la question de l’intensité, des expériences limites, de “résonance” avec le monde. Pour parvenir à atteindre ces états, je crois qu’il est nécessaire de passer par ce décalage dont vous parlez, de rendre le réel étrange, de se le raconter comme quand nous étions enfants, avec le maximum de liberté. Pour mes premières influences, je peux citer Lautréamont, Scriabin, Dali, mais aussi Kafka, Lovecraft, etc…
GR : En quoi votre travail au sein du collectif de poésie à Bordeaux nourrit-il votre geste d’écriture, votre rapport à la scène et à la communauté poétique ?
RL : Notre idée, en fondant le collectif Pour le moment était d’accueillir des écritures et des personnes très différentes, de les faire dialoguer. Le fait de pouvoir échanger quotidiennement avec des poètes et poétesses de générations différentes me permet déjà de ne pas m’enfermer dans une “école”, ce qui est très important pour moi. Et puis, les événements que nous organisons, avec les scènes ouvertes, nous font rencontrer des gens qui abordent la poésie encore autrement : thérapie par l’écriture, dimension humoristique, simple plaisir de partager un texte. Tout cela nous rappelle à la nécessité de dire ce qui est essentiel pour nous.
GR : Votre recueil dresse un portrait férocement tendre des marges : les rues, les scooters, les potes, les chantiers. Que peut encore la poésie aujourd’hui pour dire ces espaces souvent absents des livres ?
« Ce sont ces éclats de vitalité qui sont poétiques pour moi, et l’errance qui va avec ».
RL : Oui, c’est vrai, sans doute parce que je suis nostalgique de ma jeunesse et des moments passés avec mes potes.
Si ces espaces sont si rares dans les livres, il me semble que c’est précisément dû aux profils des auteurs et autrices, qui sont rarement issus des milieux populaires. Ce qui est primordial pour moi, lorsqu’on essaie de raconter ces espaces, c’est de ne surtout pas tomber ni dans le misérabilisme, ni dans le fétichisme, mais de montrer en quoi la vie dans les marges est poétique. Pour ça, il faut quand même avoir vécu la complexité du quartier je crois : l’ennui face à la soif d’intensité, les premiers rendez-vous amoureux dans les hangars déserts, le rire et le goût de la vanne sur les bancs même dans les moments de grande précarité. Ce sont ces éclats de vitalité qui sont poétiques pour moi, et l’errance qui va avec. Ce que peut faire la poésie donc, pour répondre à la question de départ, c’est de s’ouvrir aux voix des marges sans chercher à lisser le tableau qui en est fait.
GR : Vous utilisez une langue très charnelle, pleine d’images organiques, parfois crues. Comment trouvez-vous l’équilibre entre lyrisme et rugosité, entre souffle poétique et matière brute ?
RL : Je trouve ça difficile de trouver l’équilibre pour être honnête. Je prends beaucoup de plaisir à inventer des images, à les superposer, à les filer. Parfois trop. Alors ce que j’essaie de me dire, c’est que chaque image doit venir éclairer les scènes que je décris, et jamais être une caution poétique pour le texte. Surtout, je ne veux pas établir de différence entre ce qui est “beau” et ce qui est crade, rugueux. Cela fait partie du même geste pour moi, à savoir, rendre compte d’une sensation ou d’un sentiment, des aspects les plus triviaux de notre quotidien, et de montrer en quoi ces choses, a priori banales, peuvent devenir belles et intenses, en fonction du regard que l’on pose dessus.
GR : Le « je » du texte se dilate parfois en un « on » collectif – « des bêtes qui tiennent le monde sur ses deux jambes ». Quelle place donnez-vous à la communauté, au groupe, dans votre conception du poème ?
« Dans une époque qui a consacré l’individu, je crois qu’il est important de rappeler la force du collectif ».
RL : Le groupe a fait partie de ma construction. Je faisais toujours tout avec mon “équipe”, et cela a influencé ma manière de voir le monde. J’ai toujours eu l’idée qu’on ne peut rien faire de fort seul. Donc le message que j’essaie de porter à la fin de L’Odeur du graillon, est un message qui se porte à plusieurs, avec ce “on” indéfini, qui comprend mes proches, mais aussi toutes celles et ceux qui voudront s’approprier ce message, qui s’y reconnaîtront. Donc le groupe est toujours présent dans mon écriture, non pas comme personnages annexes, mais plutôt comme élément qui enrichit et permet la parole du “je”.
Plus généralement, dans une époque qui a consacré l’individu, je crois qu’il est important de rappeler la force du collectif. Et l’écriture l’est beaucoup plus qu’on ne le dit. Entre amis, on se lit, on se fait des retours. Puis c’est au tour de l’éditeur, et à la fin, on pourrait écrire les noms de toutes les personnes qui ont participé de près ou de loin – relecture, couverture, préface – à la rédaction du texte.
GR : À quel moment la poésie s’est-elle imposée à vous comme une nécessité, un mode de respiration – pour reprendre le terme central du recueil ?
RL : J’ai commencé à écrire vers mes 15 ans. C’était un moment où je sortais de plus en plus, et je ressentais le besoin, en rentrant, de raconter ce que j’avais fait avec mes amis dehors (même si nous n’avions pas fait grand-chose). C’était une manière de dire que ces balades, ces errances, avaient un sens. Ce n’était pas vraiment de la poésie, juste des petits textes. Puis, pour l’anecdote, je me suis intéressé à la poésie la même année, après un cours de français. J’étais nul, d’ailleurs, je n’ai même pas eu la moyenne à mon bac de français, mais j’étais très intéressé par une de mes camarades de classe qui s’appelait Hélène. Notre professeur, un jour, nous a fait découvrir les sonnets de Ronsard à… Hélène, et c’est comme ça que j’ai commencé à lire de la poésie, en transposant les Hélène !
GR : Comment percevez-vous la « nouvelle scène » poétique, entre performances, lectures, réseaux, hybridations ? Vous sentez-vous appartenir à un mouvement ou à une génération ?
RL : Je suis très content de voir que les gens écrivent et partagent ce qu’ils font, qu’il s’agisse de poètes et poétesses institutionnels, ou de créateurs sur instagram. Cela dit, il y a tellement de propositions que je trouve difficile de définir cette “nouvelle scène” dont vous parlez. Il y a bien sûr des noms plus médiatisés que d’autres, et comme souvent, cette scène semble très parisiano-centrée, mais j’ai du mal à identifier un courant poétique propre à cette “nouvelle scène”.
En ce qui me concerne, je ne me classe pas dans un mouvement particulier.
GR : La place du poète dans nos sociétés semble à la fois marginale et essentielle. Comment vous situez-vous dans cet écart entre invisibilité et nécessité ?
« Je ne me fais pas d’illusion sur le poids du poète sur les enjeux contemporains et les difficultés que traversent nos sociétés ».
RL : Je ne me fais pas d’illusion sur le poids du poète sur les enjeux contemporains et les difficultés que traversent nos sociétés. La seule chose qui me paraît pertinente, c’est d’utiliser le texte pour rassembler, ouvrir concrètement des espaces de vie – je suis à la recherche d’un lieu en ce moment – où les auteurs et non auteurs puissent se réunir, discuter, envisager d’autres manières de vivre. Ce n’est pas un entre deux, mais plutôt une manière de chercher à atteindre ce qui nous est nécessaire. A mon avis, la poésie a ce pouvoir de proposer d’autres voies.
GR : Le titre L’Odeur du graillon joue sur l’âpreté, le trivial, le quotidien. Comment ce mot s’est-il imposé à vous, et que dit-il de votre conception de la beauté en poésie ?
RL : C’est un mot que j’adore, parce qu’on ne dit souvent que ce qui est gras, sale, est mal. Je pense au contraire qu’il faut sortir du tout sécuritaire (bien manger, bien boire, etc…), et je prends plaisir à célébrer cette odeur de graillon sans culpabiliser.
Ma conception de la beauté peut se résumer avec un mot que j’ai déjà employé plus haut : intensité. Ce qui est beau, ce n’est pas ce qui est esthétique pour moi, ou qui correspondrait à des canons de beauté. C’est au contraire la sensation qui accompagne le déséquilibre, l’imprévu, l’absence de contrôle, car cette sensation redéfinit notre rapport au monde. Je trouve par exemple qu’il y a des choses très belles dans les choses sales : le sang séché, l’odeur du poulet frits, les outils cramés dans le hangar de mon premier amour, etc…
GR : Quels gestes ou dispositifs vous semblent aujourd’hui indispensables pour faire circuler davantage la poésie contemporaine, la détacher de son entre-soi et d’une certaine idée d’élitisme – que ce soit par les lectures, les éditions, la présence dans la ville, les ateliers ou les collaborations ?
RL : Je crois qu’il faut vraiment désacraliser le terme “poésie” et les figures qui la représentent. En faisant cela, on arrêtera peut-être de mépriser les personnes qui ne correspondent pas à l’archétype du poète institutionnel. Il est temps d’envisager une manière plus horizontale de diffuser la poésie, en partenariat avec d’autres arts populaires (le rap, le jeu vidéo, etc…), de multiplier les initiatives en dehors de la capitale, de travailler avec des collectifs ou d’autres acteurs indépendants.
GR : Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Cette exploration de l’errance, du vertige, du souffle, trouvera-t-elle un prolongement dans vos projets en cours ?
RL :J’essaie actuellement de clore un cycle sur les thématiques urbaines et populaires, commencé avec L’Odeur du graillon. Je travaille à un autre texte de poésie et à un roman. Et oui, la question de l’errance reste très présente dans ces textes !
À lire…
L’Odeur du graillon
(extrait)
les bouts de sourire qui s’entassent
les fragments de ces choses qui sont passées et restent
juste là
à portée de voix
sans que les mains puissent tremper dedans
une dernière fois
c’est lourd
et ça creuse les chemins de rester aux carrefours
après le festin
d’avouer à ses pompes
qu’on a nulle part où aller
c’est vrai
j’ai nulle part où aller
tous les chemins sont vides
sur le boulevard je marche avec mes deux avant-bras
nus
ils voudraient bien se couvrir
de la brise affectueuse des lendemains de soirées
on y échappe pas
on se les caille
….
traîner dans ces matins
qui n’appellent rien de sucré
ce sera sans crêpes ce soir
sans elle
sans tagada
et ça donne froid
un frisson de solitude
juste assez de vent pour regretter l’étreinte
des sweats à capuche
le feu d’hier est mort
j’ai frais
dans la rue donc
je marche frais
tout est blanc
et les impasses se fondent avec la pluie
dans la rue blanche et presque froide
je suis seul
il faut l’être
pour se retrouver sans suite
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