08 Jan Gustave Junior : la révolution douce de la poésie à l’école
Deux feuilles A4, quatre poèmes inédits, une proposition d’atelier d’écriture. Le tout imprimable, pliable et gratuit. Gustave Junior tient dans un format pocket qui cache une ambition XXL : faire entrer la poésie contemporaine dans toutes les classes de France, et bien au-delà. Depuis février 2022, ce périodique trimestriel numérique s’impose progressivement comme une ressource incontournable pour les enseignants et bibliothécaires en mal de supports pédagogiques accessibles. Avec déjà 16 numéros au compteur et plus de 3000 abonnés, l’aventure confirme son pari initial.
L’histoire démarre pendant le Covid, période où Stéphane Bataillon, poète et journaliste à La Croix, transforme son fanzine Gustave en revue collective. Face à l’annulation de tous les ateliers en milieu scolaire, une évidence s’impose : pourquoi ne pas décliner Gustave pour les enfants ? « Les enseignants me disaient souvent qu’ils ne savaient pas où trouver de la poésie contemporaine adaptée aux enfants, à part les grands classiques – Prévert, Desnos. Il y avait un vrai manque », explique-t-il.
La rencontre décisive a lieu lors d’une réunion organisée par Bernard Friot, l’auteur des célèbres « Histoires pressées », autour d’un projet sur les droits du lecteur de poésie. C’est là que Stéphane Bataillon croise Mateja Bizjak-Petit, à l’époque directrice du Centre de Créations pour l’Enfance de Tinqueux, qui organise chaque année la seule Fête de la poésie jeunesse en France. Elle pilote alors VA, une belle revue de poésie pour enfants, mais qui peine à trouver son public faute de diffusion adaptée. « Nous nous sommes tout de suite entendus. On avait tous les deux cette conviction politique du besoin de poésie pour les enfants. »
Un format pensé pour la réalité du terrain
L’équipe se constitue rapidement. Fabienne Swiatly, poète et rédactrice en chef de VA !, prend les rênes éditoriales. Bernard Friot apporte sa caution et conçoit les ateliers d’écriture. Léo Righini-Fleur, jeune graphiste, crée la maquette et invente le petit personnage de Gustave en noir et blanc qui anime chaque page et Fatiha Meknaci s’occupe de la communication et du développement. C’est l’épouse de Stéphane, professeure des écoles, qui impose la contrainte déterminante : « Elle m’avait dit : « Moi je n’ai pas d’imprimante A3 à l’école, je ne peux imprimer qu’en A4, et pas en couleur. » Le format est venu directement de là. »
Résultat : deux feuilles A4 recto-verso, imprimables sur n’importe quelle photocopieuse d’école, que l’enfant peut plier lui-même. Un livret de huit pages qui tient dans une poche. Simple, pratique, efficace, et entièrement gratuit. Aujourd’hui, Gustave Junior est toujours financé par le Centre de Créations pour l’Enfance de Tinqueux, après un changement de direction désormais assuré par Dolores Da Silva.
« En classe, les enseignants nous disent souvent qu’ils ne savent pas où trouver de la poésie contemporaine adaptée aux enfants. En dehors des classiques, il y a un vrai manque de ressources. »
Des poètes majeurs qui écrivent pour les enfants
Gustave Junior affiche une ligne éditoriale sans compromis : quatre poèmes inédits par numéro, commandés à des poètes contemporains reconnus autour d’une thématique. Yvon Le Men, Laura Vazquez, Charles Pennequin, Thomas Vinau, Valérie Rouzeau… « On n’attendait pas Laura Vazquez dans Gustave Junior, mais elle a accepté avec enthousiasme », souligne Stéphane Bataillon. La revue est d’ailleurs une des rares à rémunérer systématiquement les auteurs : 50 euros par poème, un geste symbolique mais fondamental. « On est poètes nous-mêmes, il y avait aussi un projet de rendre ça viable. »
Chaque numéro propose également un poème en langue étrangère – avec enregistrement audio sur le site – et un atelier d’écriture conçu par Bernard Friot. Le dernier numéro paru, « C’est pas de la salade », explore les jeux de mots autour de l’alimentation. Le précédent, spécial langue des signes réalisé avec l’association de Brigitte Beaumier, proposait une poésie en LSF sur papier et en vidéo. « C’était une manière de faire entrer aussi la joie de la langue des signes dans l’école. »
Court-circuiter le temps académique
Pour l’équipe de Gustave Junior, l’enjeu dépasse la simple mise à disposition de ressources. « Il faut du temps pour qu’un poète entre dans l’école. Une autrice contemporaine comme la canadienne Hélène Dorion, est au programme du bac avec son recueil Mes forêts (ed. Bruno Doucey). C’est une première pour une poétesse vivante, qui a déjà derrière elle 40 ans d’écriture. L’idée, c’était de participer aussi à l’accélération de ce temps d’entrée de voix contemporaines dans l’école. » La revue vise le primaire, essentiellement les 7-12 ans, mais la profondeur des textes permet une utilisation jusqu’au collège. « On prend tous très au sérieux la poésie pour enfants, ce n’est pas du tout une poésie simplifiée. »
La philosophie qui irrigue le projet : l’éducation populaire. Bernard Friot, Fabienne Swiatly et Stéphane Bataillon se retrouvent sur cette ambition d’offrir à tous des ressources émancipatrices. « Le développement tranquille du journal, à notre rythme, sans tapage, avec soin, découle aussi de cette ambition. De ce rythme différent. On a décidé de prendre du temps pour que ce journal s’implante sur le territoire durablement. » Un développement organique, à rebours des logiques de croissance rapide. L’association Déjà poète !, créée parallèlement pour rassembler la petite équipe, travaille actuellement sur un livret pédagogique pour accompagner l’utilisation de Gustave Junior en classe.
« La poésie pour enfants n’est pas une poésie dégradée. Au contraire, elle est au cœur de la poésie contemporaine, et elle peut être utilisée très sérieusement en classe, y compris au collège. »
Un outil qui trouve son public
Les retours enthousiastes des enseignants et bibliothécaires confirment l’intuition de départ. Dans les écoles, on voit des murs entiers tapissés de Gustave. Dans les médiathèques, plusieurs exemplaires imprimés circulent. « On commence à avoir des demandes de formations, des invitations dans les festivals », note Stéphane Bataillon. La revue est aussi très lue à l’étranger : à Shangaï ou au Canada.
Utilisation libre en classe, aucune restriction pour un usage pédagogique, téléchargement gratuit de tous les anciens numéros : Gustave Junior applique les principes du libre accès. « L’idée, c’est d’en faire un outil pour tous, presque de service public. Et puis on sait que derrière, ça peut générer des invitations pour les poètes, des découvertes pour les enseignants. »
Après 16 numéros, l’énergie reste intacte. Claire Terral assure les relectures, Bernard Friot les ateliers, Fabienne Swiatly la rédaction en chef avec le choix des auteurs et des thèmes. Chacun jongle avec ses activités principales, mais l’engagement tient. « On travaille tous pour les enfants. La poésie touche énormément ce public, qui offre et exprime beaucoup en retour. Ça c’est l’essentiel. »
Dans un paysage éducatif où la poésie reste trop souvent cantonnée à la récitation des Fables de La Fontaine, Gustave Junior trace sa route. Discrètement, efficacement, durablement. Comme un poème qui se murmure de classe en classe.
Gustave Junior
le journal de poésie pour enfants
Gustave Junior, c’est le pari un peu fou d’un journal gratuit, envoyé chaque trimestre par e-mail, entièrement consacré à la poésie pour les 7-12 ans. Un petit format pratique de 2 feuilles A4 à imprimer puis à plier, utilisable en classe, dans les médiathèques ou chez soi, qui propose chaque trimestre le meilleur de la poésie contemporaine à hauteur d’enfant.
Pas de commentaire