12 Jan Hommage à Zéno Bianu
Disparu le 9 janvier 2026 à Paris à l’âge de 75 ans, le poète Zéno Bianu laisse derrière lui une œuvre lumineuse et une présence fraternelle inoubliable. Nicolas Rozier, peintre et poète, retrace ici les vingt années d’une amitié tissée autour de Lecomte, d’Artaud et de l’absolu en poésie.
Un grand merci à Nicolas Rozier pour ce texte et pour sa confiance. Sa parole trouve naturellement sa place dans ces pages. (ndlr)
Le battement du monde, abordait Bacon et Van Gogh en contrepoint. Cet essai fut mon premier livre de Zéno. A l’époque, je cherchais des textes autant que des hommes, une présence alliée, un foyer d’affinités électives. Nous étions en 2003, je peinais à montrer mon travail, et j’avais prévu de me rendre à l’Hôtel Beury, un centre d’art et de littérature, dans les Ardennes, où les poètes venaient lire à voix haute devant une cinquantaine d’invités et de curieux, parfois plus.
Ce jour-là, Zéno accompagnait trois autres écrivains : Jean-Baptiste Para, André Velter et Marcel Moreau. Je venais de lire Le Battement du monde et m’étais convaincu que je pourrais approcher, au sens fort, cette voix reconnue dans le texte et ses prédilections. L’amabilité de Zéno me facilita la tâche. Avec le moins d’embarras possible, quelque part entre la fierté et le manque d’assurance, je l’invitais à découvrir quelques reproductions de mes dessins et peintures, sans proposition particulière mais en espérant, bien sûr, l’intérêt du poète, et, qui sait, son enthousiasme. Zéno feuilleta les visuels et me demanda d’être patient, il me faudrait attendre un ou deux mois avant d’espérer un retour.
Trois jours après, je recevais une carte postale où Zéno m’invitait à Paris. La rencontre, Cours de Vincennes, fut d’une toute autre tonalité. Ce fut comme si reprenait une fraternité de longue date. Zéno aimait à jouer d’une certaine distinction et de son assise dans le monde des lettres, mais avec le peintre trentenaire que j’étais, provincial et sans relations d’aucune sorte, il se fichait des galons et regardait droit dans les yeux. Zéno montrait un talent instinctif, vraiment sauvage, à déchiffrer la texture d’un désir d’art.
Pour une large part, il accéda, et aima tout de suite, je crois, mon penchant artistique. Les œuvres d’Artaud, van Gogh, Lecomte, n’officiaient qu’à titre de balises dont l’évocation, d’ailleurs, nous suffoquait. Nous en parlions en serrant les dents, enfin moi, car Zéno, lui, devenait plutôt pâle à la mention des géants, mais enfin, c’est peu de dire que nous faisions grand cas de ces hommes ; ils nous suivraient toute notre vie en ne cessant d’influer sur nos jours. Nous nous étions reconnus, aussi, dans notre manière de les aimer et cela donnait un prodigieux soubassement à nos dialogues, mais aussi à ces ponts télépathiques dont parle Daumal dans « Nerval le nyctalope », ce summum de l’amitié, sa part inespérée.
Très vite, un projet de création s’esquissa autour d’un titre : « Je viens du profond » portraits de Roger Gilbert-Lecomte. J’envoyais un portrait de Lecomte (un dessin numérisé) et Zéno me répondait d’un poème. Comme je réagissais vivement à chacun de ses textes, il fut décidé d’adjoindre mes réactions à chaud. Ce dispositif en trois temps rythma les quelques semaines qui nous séparaient des grandes commémorations organisées à Reims, dans ma ville natale, autour de la revue littéraire Le Grand Jeu, dont Zéno serait l’un des passeurs.
Notre projet qui finalement ne sera jamais publié, (Zéno ne parvint pas à ses fins, cette fois, avec les éditions Virgile), fut néanmoins exposé à la Comédie de Reims. A partir de cette époque, Zéno fit tout son possible pour m’aider, non seulement à montrer ma peinture mais aussi à présenter mes textes. Auprès des directeurs de revue et des éditeurs, il n’eut de cesse de me défendre, de prononcer mon nom en toutes sortes d’occasions dont je ne saurai jamais rien, mais ce travail de fond en ma faveur, je l’ai toujours senti, à distance, depuis Reims, et j’en ai observé les effets bien tangibles. J’ai connu rapidement, grâce à lui, des hommes qui devinrent des amis, notamment l’immense Marcel Moreau, mais aussi l’inestimable Charles Dobzynski. Le projet collectif Tombeau pour les rares naîtra de cette période effervescente.
Zéno était coutumier de ce soutien apporté aux artistes. Je le vis parfois dans ses œuvres. Il se courbait légèrement vers le mouron perpétuel de l’éditeur, et le suivait de sa voix suave. L’éditeur pouvait toujours se dérober ou éluder de toutes les manières, Zéno revenait, un ton plus bas, avec d’autres arguments. Il y fallait plusieurs mois, parfois un an ou plus, mais souvent, l’éditeur capitulait. Il finissait par croire que le projet comme la décision venaient de lui, prérogative que Zéno lui cédait alors volontiers pourvu que le projet aboutisse.
Cette attitude fraternelle et les démarches inlassables qui la traduisaient au jour le jour, sont indissociables de la poésie de Zéno, parfois si porteuse de lumière chaude et nourricière, que la prise semble manquer au lecteur tant les colonnes de mots y sont purifiées. Ses poèmes à mots comptés, en vers libres, organisés en colonnes, donnent l’exemple d’une sorte de moule élastique. Mais Zéno ne versait jamais dans la fatrasie ; en ses vers centrés, une solennité minérale prévaut. Ses recueils ressemblent à des suites de stèles aériennes, translucides, où l’on entend le timbre et les mots à voix basse du poète. Zéno les lisait si souvent à voix haute, lors de récitals par centaines, que sa vocalisation finissait par habiter l’imprimé, doublant les caractères. D’un lyrisme rentré, hanté par une scansion de basse, ses poèmes s’éploient en sobres extases.
Tu n’as plus rien
d’enfoui
le chaos te traverse
tu écoutes
tel un feu follet
des amplitudes
une ritournelle
au bord du vide
effleurant les lointains
la douce euphorie
du fin fond
de tout
Une présence à hauteur d’homme et de poème
Les mesquineries du petit monde de la poésie provoquaient son rire, quasiment rabelaisien, mais d’autres fois, et quel que fût le détachement de cet oriental de Paris, il s’emportait à ma surprise et à ma joie, n’en pouvant plus des indignités en avalanches. Son assiduité inhumaine pendant trente ans, Place Saint-Sulpice, lors du marché de la poésie, me laisse pantois. De ses bons yeux invinciblement dispos, Zéno accueillait les vagabonds perdus entre les stands, et parvenait, je ne sais comment, à rompre cette infranchissable distance entre les murailles des livres et le cœur radiant d’un poème. Le livre à la main, tendu vers la lectrice indécise, il semblait capable d’en souffler la matière ; la petite dame, embuée de mots comme d’un parfum, en goûtait la fragrance, il ne restait qu’à poser le volume et à tourner la dédicace.
Parfois, il me semblait que l’opération se passait même sans livre, rien qu’aux yeux, à la bonne tête de Zéno et à la prescience du chaland. D’un été à l’autre, j’apercevais une technique très au point sur le stand ; non sans l’assistance d’un petit gobelet, non du classique picrate en cubitainer, mais d’un whisky.
Cette habileté et ce mérite relationnels ne touchaient en rien à la profondeur fondamentale du projet de Zéno. Un indéfectible lyrisme hantait son visage volontiers rieur. Lecomte et Artaud furent d’emblée pour nous un creuset de reconnaissance. J’aimais la faculté d’admiration de Zéno. Elle s’exprimait chez lui par la prose, et rejaillissait d’ailleurs comme une implosion prosatrice au sein même de ses vers. La présentation de Zéno dans son édition aux Poètes du Grand Jeu, non seulement excellent liminaire, mais grand texte à part entière, atteste du niveau de sa ferveur. Bien souvent, au cours de nos têtes à têtes, j’ai connu l’homme vibrant que je retrouvais dans ces lignes, un poète hanté par l’absolu, le visage transformé par une gravité sans nom.
Nous avions aussi en partage « l’énigme de la face humaine » et l’absolu en poésie. Ce point de touche se suffisait à lui-même pour que nos marches parisiennes ou rémoises, d’une rue à l’autre, soient empreintes d’une immense tendresse où un silence bondé parlait pour nous. Je me souviens moins de Paris, à l’atmosphère muséale-mondialiste, que des rues rémoises où vivaient encore, en transparence des façades hivernales, les ruines de Reims la très-plate, où les adolescents Lecomte et Daumal, autour du sphinx de la cathédrale incendiée, fourbirent leurs premiers poèmes. Zéno s’imprégnait à fond de cette jeunesse du monde, engloutie, mais toujours vivace. Quand je le promenais en voiture, je sentais ses yeux à la vitre et leur manière de darder. Il se taisait, mais j’entendais la légende : « pas l’infini bavardage du mental, mais ce seizième de soupir où s’offre la clarté nue ».
Bibliographie de Zéno Bianu (liste non exhaustive)
Recueils de poésie majeurs
Chez Gallimard :
– Infiniment proche (2017, Poésie/Gallimard)
– Le désespoir n’existe pas (2017, Poésie/Gallimard)
– D’un univers funambule (2017)
Chez Fata Morgana :
– Traité des possibles (1997)
– Le Ciel intérieur (1999)
– La Troisième Rive
Autres recueils importants :
– Mantra (1984)
– La Danse de l’effacement (1990)
– Fatigue de la lumière (1991)
– Pierrot lunaire (2022)
– Pierrot solaire (publié peu avant sa mort)
Essais marquants
– Krishnamurti ou l’insoumission de l’esprit (Seuil, 1996)
– Sagesses de la mort (Albin Michel, 1998)
– Le Battement du monde (sur Bacon et Van Gogh)
Monologues-poèmes sur le jazz (au Castor Astral)
– Chet Baker (déploration) (2008) – Prix Maïse-Ploquin-Caunan 2009 de l’Académie française
– Jimi Hendrix (aimantation) (2010)
– John Coltrane (méditation)
– Visions de Bob Dylan
Anthologies et traductions
– La Montagne vide (anthologie de la poésie chinoise IIIe-XIe siècle, avec Patrick Carré, Albin Michel, 1987)
– Haiku du XXe siècle (avec Corinne Atlan, Poésie/Gallimard, 2007)
– L’Abeille turquoise (poèmes du VIe dalaï-lama, Seuil, 1996)
– La Parole et la Saveur (poètes indiens contemporains, 1986)
– D’un ciel à l’autre (anthologie de la poésie indienne contemporaine, Poésie/Gallimard, 2007)
– Poèmes à dire (anthologie de la poésie francophone contemporaine)
Théâtre
– Le Chevalier d’Olmedo (adaptation de Lope de Vega, créée en Avignon)
-L’Idiot, dernière nuit
-Un Magicien
– Jimi Hendrix, monologue électrique
Zéno Bianu a reçu le prix Robert Ganzo pour l’ensemble de son œuvre.
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