Sébastien Hoffmann : mots passants 

Photo : © DR

Poète-public atypique, Sébastien Hoffmann installe sa machine à écrire dans les rues et les festivals, où il compose des poèmes à partir des mots confiés par les passants. Entre écriture, oralité et improvisation, sa pratique repose avant tout sur l’écoute et la rencontre, faisant de la poésie un geste vivant, partagé. Né d’un dialogue avec Grégory Rateau, le texte qui suit prolonge cet espace d’échange et interroge, avec attention et finesse, la place du poète dans nos sociétés contemporaines ainsi que notre rapport collectif aux mots.

Grégory Rateau : Quand et comment avez-vous senti que la poésie devait sortir des livres pour s’incarner dans la rue, notamment à Toulouse, au contact direct des passants ?

Sébastien Hoffmann  : Pas facile de trouver le « quand » précis. Mais je crois que ça m’est venu dès le début, je veux dire : dès que j’ai lu de la poésie… comme la poésie qui me plaît est celle qui me parle sans « roulements littéraires », sans bas-reliefs, sans ampoules. (Il y a des exceptions, bien sûr. Char est fort. Neruda aussi…)

GR : Votre pratique des poèmes à la demande à la machine à écrire transforme chaque texte en interaction immédiate. Qu’est-ce que cela change dans votre écriture par rapport à une poésie pensée pour l’édition classique ?

SH : En vérité, j’écris assez peu chez moi « pour l’édition classique ». Je ne trouve (c’est mes joies et mon drame, haha) la tension nécessaire que dans ces conditions performatives. L’excitation du plongeon. Et j’y trouve mon adresse aussi. Je veux dire : qui le texte va-t-il toucher ?

GR :  Comment définiriez-vous aujourd’hui la place du poète au cœur de nos sociétés, et plus particulièrement dans l’espace urbain ?

« La seule place valable à mon sens qu’un poète doit prendre est celle qui retourne le crâne, les yeux, l’horloge numérique. ».

SH : Grande question. Trop grande sûrement. Pour faire court, je dirais qu’il – le poète, la poétesse, l’écrivain en général – est rentré dans la petite boite qu’on lui a donné (comme tant d’autres). La seule place valable à mon sens qu’un poète doit prendre est celle qui retourne le crâne, les yeux, l’horloge numérique. Évidemment, ce n’est pas facile, on s’empêtre chaque jour… mais il n’y a que ça.

Alors j’en reviens à ça : il faut sortir et dire, tenter de dire autrement les choses. Ça vaut ce que ça vaut.

GR : Quelle importance accordez-vous à l’oralité et à la performance dans la poésie contemporaine, notamment pour toucher un public qui ne lit pas ou peu de poésie ?

SH : J’ajouterai pour revenir sur ce que je disais, que c’est important parce que ça ouvre, des images ouvrent d’autres images qui donnent des envies, des gestes, des vraies fêtes, …  Voilà pourquoi aussi je pense qu’une poésie hermétique (on en est tous capable, malheureusement) peut jouer contre nous.

GR : Les passants viennent souvent avec des mots très personnels, parfois abstraits. Comment parvenez-vous à transformer ces fragments intimes en poèmes qui peuvent résonner au-delà de la personne qui les a inspirés ?

SH : J’essaie de faire avec qui j’ai en face de moi. Les mots demandés finalement comptent assez peu. J’essaie de comprendre où en sont les personnes devant moi. À ma mesure bien sûr, je tente de les mettre en jeu. S’ils se sentent bloqués, immobiles, je ne pourrais peut-être pas m’empêcher de les inventer en pleine vitesse, en plein virage ou sur une crête, sur une falaise. Je les pose là et je laisse faire, ahah. Je suis assez feignant, en fait.

GR : Vous évoquez souvent l’écoute et la rencontre comme le point de départ de votre travail. Jusqu’où la poésie peut-elle, selon vous, se rapprocher d’un espace de confidence ou de partage humain ?

SH : En fait, ce n’est que ça. C’est la même chose, non ? La confidence, j’aime bien ce mot. En fait, oui, c’est même plutôt une qualité de confidence avant d’être de la poésie.

GR : Le prix libre questionne la valeur que l’on accorde à l’art et à l’écriture. Quel regard portez-vous sur le marché littéraire traditionnel face à cette forme de poésie directe et participative ?

SH : Je botte en touche. Le prix libre a ses vertus mais la facilité, la paresse s’y trouve bien. Bien souvent. Il y a bien sûr des bonnes surprises. Le prix permet un autre moment-clef.

Sur le marché littéraire ? C’est un marché, un hypermarché, pas un marché de village. Je ne sais pas. Le plus important est de montrer, coûte que coûte. De garder, même si c’est cliché de le dire, une liberté d’action. Et finalement, je veux dire par là : une audace.

GR : Pensez-vous que l’édition classique de poésie ait encore un rôle essentiel à jouer aujourd’hui, et comment pourrait-elle dialoguer avec des pratiques plus orales et improvisées comme la vôtre ?

« tout est encore à inventer, c’est même fou de se dire ça ».

SH : Oui, elle a un rôle. Sa survie est déjà superbe ! (je parle des maisons indépendantes.) Je pense à plus de lectures, plus de textes visibles (des fresques, des grands tags poétiques, voyons grand ; ou même des petites choses, de la poésie qui se glisse partout, tout est encore à inventer, c’est même fou de se dire ça).

GR : Les ateliers, scènes ouvertes et performances collectives que vous animez influencent-ils votre manière d’écrire lorsque vous êtes seul face à la page ?

SH : Sûrement. Les idées, les dernières audaces en date traînent toujours un peu. Persistance rétinienne, on pourrait dire

GR : Quels sont vos projets actuels ou à venir pour continuer à faire vivre la poésie dans l’espace public et auprès de publics variés ?

SH : Des soirées surréalistes, des performances décalées (je joue ce soir, j’ai le trac), des scènes ouvertes, des sessions de machines à écrire un peu partout (vivement le printemps), tout ça en même temps. Dormir aussi.

GR : À l’ère des réseaux sociaux et du numérique, comment imaginez-vous l’avenir de la poésie entre texte, voix, image et partage instantané ?

SH : Je pense que ça ne suffit pas. Que ça sert un peu. Que ça donne des idées. Mais que ça voile le plus important, le vrai impact de la chose. Si ça fait sortir le curieux, le gourmand d’images, de poésie, tant mieux. Sinon ça reste numérique. Mais toute expérimentation est bonne à prendre. Mais je me répète, seulement si elle met le corps en mouvement

GR : Après une rencontre avec vous dans la rue, qu’aimeriez-vous que les gens emportent avec eux de la poésie : un souvenir, une émotion, une envie d’écrire ou de lire autrement ?

SH : Un peu tout ça. C’est déjà très beau de savoir qu’une personne s’est arrêtée pour un poème. Si elle ralentit un peu et qu’elle y repense, je suis déjà touché rien que d’y penser. Il y a une tendresse là-dedans. Si quelqu’un revient vers moi, m’en reparle, je suis aux anges, je me dis qu’on a, elle et moi, remué quelque chose.

Sébastien en bref !

Sébastien Hoffmann est un poète de rue qui installe sa machine à écrire dans l’espace public et compose des poèmes à la demande, à partir de quelques mots, idées ou émotions confiés par les passants. Son travail repose sur l’échange direct, l’écoute et l’improvisation : chaque texte naît d’une rencontre, dans un temps court, au cœur du quotidien urbain.

En réinvestissant la rue comme lieu d’écriture et de parole, il cherche à sortir la poésie de ses cadres habituels et à la rendre immédiatement accessible, sans prérequis culturels. Le bruit de la machine, le geste d’écrire en public, la proximité avec les gens transforment l’acte poétique en expérience partagée. La poésie devient alors un espace de confidence, parfois de surprise, où quelques mots sincères suffisent à faire naître un poème.

Cette démarche interroge la place de la poésie aujourd’hui : non plus comme objet réservé à un cercle restreint, mais comme pratique vivante, ancrée dans le réel, capable de circuler librement entre les individus et de renouer avec une forme de présence humaine directe.

1 Commentaire
  • elsapopin
    Publié à 10:07h, 18 janvier Répondre

    bel entretien c’est génial de nous faire découvrir des poétes atypiques ou pas je reviendrai me balader sur le site sans aucun doute

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