Valère Novarina : le mangeur de verbe s’est tu

Photo : © c/i/r/c/é - Marché de la Poésie

Valère Novarina est mort vendredi 16 janvier à l’âge de 83 ans. Le dramaturge franco-suisse laisse une œuvre où théâtre et poésie s’épousent jusqu’à ne plus pouvoir se distinguer. Pendant cinquante ans, cet architecte du langage aura fait du verbe une matière vivante, respirée, incarnée. Habitué du Marché de la Poésie et de la Maison de la Poésie, il demeure l’un des plus grands auteurs de la scène française.

« Le langage est si poétique »

« C’est là le problème pour parler de Novarina : la langue est si poétique, les inventions de langage si époustouflantes, les mots si jouissifs, qu’on a seulement envie de les citer. » Cette remarque, formulée en 2011 lors de la création du Repas à la Maison de la Poésie, résume le vertige novarinien. Chez lui, la poésie n’était pas un ornement mais la substance même du théâtre. « C’est une poésie concrète, corporelle et buccale. »

Vendredi 16 janvier, à l’Hôpital américain de Neuilly-sur-Seine, le dramaturge a été rattrapé par cette mort qu’il avait passé des décennies à défier. « La mort n’est pas vraie », clame Jean L’Outrebref à la fin de L’Espace furieux. Mais le verbe s’est tu. Reste cette œuvre immense où les mots déferlent, explosent, ressuscitent.

Un « denseur » de langue

Valère Novarina regrettait la pauvreté du mot « poésie » en français. Il préférait le terme allemand Dichtung, qui suggère que le langage poétique est dense, épais, condensé. « Le poète est un « denseur » », expliquait-il en 1989 à la Maison de la Poésie. Cette idée n’était pas nouvelle — Mallarmé et Valéry opposaient déjà le langage informatif au langage poétique — mais Novarina y ajoutait une dimension fondamentale : l’usage poétique de la langue est dramatique. « Il y a un drame de la parole, les mots portent en eux un conflit. »

Né en mai 1942 à Chêne-Bougeries (Genève), fils d’architecte et de comédienne, Valère Novarina écrivait en cachette dès l’enfance. À douze ans, une sonate de Beethoven provoque une vision. « Dans le fond, le texte était dicté, j’obéissais à des dictées. C’est quelque chose qui a lieu dans l’oreille, très lié avec la musique. » Cette dimension musicale traverse toute l’œuvre : ses textes sont des partitions où les mots s’enchaînent par résonances phonétiques, par capillarité sonore.

De l'édition poétique à la scène

La première édition du Drame de la vie (P.O.L, 1984) paraît dans la collection Poésie/Gallimard en 2003. Ce geste éditorial n’est pas anodin : il reconnaît la dimension fondamentalement poétique de l’œuvre théâtrale de Novarina. Ses livres — Le Théâtre des paroles (1989), Pendant la matière (1991), Devant la parole (1999), Voie négative — explorent le corps de l’acteur où l’espace et la parole se croisent dans le foyer respiratoire.

« Les acteurs sont des peintres. Et les peintres entrent en scène : ils nous capturent et ils nous délivrent eux aussi par la respiration », écrivait-il. Cette circulation entre les arts — théâtre, poésie, peinture — irrigue toute sa création.

Habitué de la Maison de la Poésie

La Maison de la Poésie fut l’un de ses lieux d’élection. En février 2014, trois jours lui sont consacrés avec André Marcon reprenant Le Discours aux animaux. En décembre 2008, Le Jardin de reconnaissance y est lu par Roséliane Goldstein, Agnès Sourdillon et Nicolas Struve, accompagnés par la contrebasse de Jean-Pierre Robert. En 2011, Le Repas y est créé, accompagné d’une exposition intitulée Un temps, deux temps, la moitié d’un temps.

En mai 2025, quelques mois avant sa disparition, la Maison de la Poésie organise « Novarina, de A à Z », une soirée avec Valère Novarina, Gilles Costaz, Jean-Pierre Thibaudat, Claude Buchvald et d’autres complices, pour accompagner la parution du Dictionnaire Valère Novarina (L’Atelier contemporain, dirigé par Céline Hersant et Fabrice Thumerel). Le Marché de la Poésie, de son côté, lui consacre régulièrement des hommages, reconnaissant en lui un poète de la scène.

Pour Novarina, « les mots sont une matière, et surtout un espace, il y a là-dedans de la physique des fluides ». Ses textes renversent la dernière proposition du Tractatus de Wittgenstein : « Ce dont on ne peut parler, c’est cela qu’il faut dire », et non « le taire ».

Dans son bureau parisien, des dizaines de pages étaient accrochées au mur comme une forêt de mots. « Un, c’est un point ; deux, c’est une ligne ; trois, c’est une surface ; et le quatre, c’est l’apparition soudaine du volume. C’est le chiffre du théâtre, mais aussi du corps, du déploiement du langage dans le corps. »

Cette spatialisation de la langue poétique fait de Novarina un héritier singulier de Mallarmé. Mais là où Mallarmé travaillait la page blanche, Novarina travaillait le plateau noir, l’espace scénique comme lieu de déploiement des voix. « Je ne voulais pas faire du théâtre, mais déployer mes livres sur scène. »

La parole qui délivre

Convaincu, comme Saint-Augustin, que « le langage s’entend, mais que la pensée se voit », Novarina jonglait avec les mots pour trouver entre eux des résonances insoupçonnées. Par capillarité, il formait des langues nouvelles. « La parole délie, délivre, nous sauve de toute situation », répétait-il.

Cette conception de la parole comme puissance libératrice traverse toute son œuvre. De L’Atelier volant (1974) aux Personnages de la pensée (2023), sa dernière mise en scène, Novarina n’aura cessé d’opposer à la force du trépas la puissance de la résurrection langagière. Chez lui, 2587 personnages peuvent entrer et ressortir sans coup férir, naître, mourir et parfois ressusciter.

« Le comique est baptismal, c’est une douche mentale qui vous renouvelle complètement », disait-il. Il y a beaucoup de morts dans ses textes, « mais ils sont toujours comiques ». Cette drôlerie fondamentale, nourrie de son amour pour Louis de Funès et le cirque, fait de lui un poète baroque, proche des excès rabelaisiens.

En 2025, la Cité internationale de la langue française de Villers-Cotterêts lui consacre une grande exposition : Traces d’écriture, peintures, renversement. Valère Novarina envahit la Cité. Théâtre et peintures s’y réunissent. Dans la cour intérieure, des mots en néon — « calligramme », « palindrome », « patois », « rendez-vous » — surplombent la scène. Au sol, une litanie de noms traverse la peinture : L’Ouvrier du Tout, Le Peintre à la Main coupée, L’Engloutisseur du Monde.

Cette reconnaissance ultime consacre un parcours entièrement voué à la langue. Depuis Le Babil des classes dangereuses (1978) jusqu’aux Personnages de la pensée (2023), Novarina aura exploré toutes les formes de la parole : théâtre, poésie, essais, peinture, dessins. Invité régulier d’Avignon où il revient presque chaque année, présence familière de la Maison de la Poésie, du Marché de la Poésie, de La Colline, il aura fait du langage « un organisme qui se développe dans l’espace et qui agit, assez mystérieusement ».

L'héritage d'une langue

Valère Novarina laisse une œuvre considérable : cinquantaine de pièces, textes théoriques essentiels (Lettre aux acteurs, Pour Louis de Funès, Le Théâtre des paroles, Devant la parole), centaines de toiles et de dessins. Traduit en dix-sept langues, il a profondément marqué le théâtre contemporain en France et à l’étranger.

Sa postérité irrigue aujourd’hui le théâtre expérimental, la performance, la poésie sonore. Il n’a pas fondé d’école, mais ouvert des passages. Autorisé des générations d’auteurs à malaxer les mots, à faire exploser les cadres, à considérer le langage comme matière vivante.

Prix Ganzo de poésie pour l’ensemble de son œuvre en 2020, Grand prix du théâtre de l’Académie française en 2007, commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres, Valère Novarina aura jusqu’au bout refusé les classifications. Ni vraiment dramaturge, ni vraiment poète, ni vraiment peintre, mais tout cela à la fois, dans un même geste de création.

Vendredi 16 janvier 2026, le mangeur de verbe s’est tu. Reste cette langue poétique qui déferle, cette parole qui délie. Reste ce renversement obstiné : ce dont on ne peut parler, c’est cela qu’il faut dire. Les mots demeurent.

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