City of Poets : quand les rues perdent leurs poètes

Photo : © DR - Arte - Capture d'écran

Disponible sur Arte, City of Poets de Sara Rajaei a remporté le Prix Vimeo du court-métrage européen aux European Film Awards 2026. En 21 minutes, la cinéaste irano-néerlandaise signe un film d’une grande force politique et poétique sur l’effacement de la mémoire culturelle. Elle y raconte la disparition d’une ville semi-utopique où toutes les rues portaient des noms de poètes. Lorsque la guerre arrive, les noms disparaissent. Et avec eux, la mémoire.

Un mûrier comme origine du récit

Tout commence par un mûrier planté par la grand-mère de Sara Rajaei dans le jardin familial. Un arbre presque aussi ancien qu’elle, donnant des fruits rouges et blancs, symbole d’enracinement, de bonheur et de transmission. Sa grand-mère lui parlait, lui chantait, dansait devant lui. De cette relation intime naît City of Poets, film dédié « au peuple d’Iran et à [son] frère » lors de la cérémonie berlinoise, ouverte par le cinéaste iranien Jafar Panahi.

Le film raconte l’histoire d’une cité où toutes les rues portent des noms de poètes. Une ville volontairement jamais nommée afin que chacun puisse y projeter ses propres souvenirs. Lorsque la guerre éclate, de nouveaux quartiers apparaissent pour accueillir les réfugiés. Les plaques de rues sont remplacées. Les habitants se perdent dans une topographie devenue étrangère, hantée par les poètes oubliés.

L’effacement comme projet politique

Ce bouleversement n’est pas qu’urbanistique. Il marque la disparition progressive de la langue, de la culture et des repères symboliques. La psychogéographie de la ville devient le reflet de l’état mental de ses habitants. Effacer les noms de poètes, c’est neutraliser la pensée et réduire la capacité à imaginer d’autres formes de monde.

Sara Rajaei construit son film à partir d’archives personnelles, de photographies et de fragments. Aucun spectaculaire, aucun discours démonstratif. Les couches de temps se superposent, se contredisent, laissant apparaître une mémoire fragile, trouée. Présenté à la Berlinale en 2024, City of Poets s’inscrit dans une œuvre cohérente consacrée à l’exil, au déplacement et à l’histoire orale.

Un film largement salué

Avant le Prix Vimeo, le film avait déjà reçu le Veau d’or du meilleur court-métrage documentaire au Nederlands Film Festival et circulé dans plus de quarante festivals internationaux. Sa reconnaissance tient à sa portée universelle : montrer comment les régimes autoritaires commencent par effacer les mots pour mieux contrôler les corps.

Sara Rajaei ne filme pas la guerre frontalement, mais ses conséquences sur la mémoire collective et la capacité à nommer le monde. City of Poets ne choisit pas entre poésie expérimentale et cinéma politique : il est les deux à la fois. Il rappelle que la poésie n’est pas un luxe, mais une nécessité et que l’effacement commence toujours par les mots.

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