27 Fév La poésie en temps de fracture
Paul de Brancion, poète, romancier, producteur de radio et directeur artistique de L’Ours et la Vieille Grille, pose une question frontale : peut-on écrire sans affronter le réel ?
Peut-on parler (de poésie) et écrire aujourd’hui – à cet instant même – un éditorial sans évoquer le peuple iranien dont la juste révolte a été écrasée par le gouvernement des mollahs et des gardiens de la révolution islamique. L’Iran où le statut de la femme, de la liberté est aux première lignes des revendications où l’on répond par un meurtre de masse résolu, le refus d’écouter ces cris, symboles de vie et de résistance à l’inadmissible.
Une nation qui par le « secours » de la religion se mutile elle-même. Ce sont en effet des iraniens qui tuent des iraniens/nes.
On parle de 18000 morts dans la répression sanglante et cinglante et les chiffres sont toujours inférieurs à la réalité.
« L’Iran vit à l’intérieur de moi et tous les exilés. ll n’y a plus de dehors et dedans, tout est lié. »
Écrit ma chère amie Chahla Chafik poète et romancière iranienne.
Le dedans, le dehors, voilà une problématique.
Tout est lié bien sûr et la poésie, l’acte poétique est relié au monde.
Il semble qu’il y ait actuellement, ici en France métropolitaine, un engouement nouveau pour La Poésie. On ressent une légère vibration d’intérêt. Paradoxalement le chiffre d’affaires des ventes du livre de poésie semble être le seul à augmenter modestement, mais réellement. Il faut dire qu’on partait de très bas.
Mais de quelle poésie ce léger frémissement est-il le nom ?
Dans divers lieux ou avant on ne parlait jamais de poésie ou sinon avec un certain dédain tenant, des propos du style : « c’est réservé à un élite » ou « on n’y comprend rien », soudain on découvre des textes sensibles, organisés, avec des vers plus ou moins libres parlant justement, joliment peut-être, des sentiments intérieurs, de la difficulté d’exister, de l’amour, du droit des femmes, des violences, des étrangers, des immigrés, des problèmes de famille, du partage de sa vie intérieure et de son intimité. Ces déclarations allant parfois jusqu’à des expositions de productions lacrymales ou humorales intimes ou des propos sur les organes, les pilosités sexuelles (chattes, cons et culs), et autres excrétions diverses et variées dont la récurrence – si elle est remarquable au sens strict – peut à l’occasion parfois devenir un peu roborative sauf si la façon de faire est originale ou « stylée ».
Certains aussi ont voulu retrouver le vers ou le sonnet. L’alexandrin ou le sonnet nous reviennent par la fenêtre mais nous ont-ils jamais quittés ?
Paradoxalement ce sont ceux qui décriaient la poésie cérébrale incompréhensible mallarméenne qui apprécient le retour de la poésie comme valeur d’usage, presque marchande, tant ils sont satisfaits de ce nouvel engouement.
Mais quoiqu’on pense à ce propos c’est là une situation heureuse. Voir exprimer des sentiments d’intimité (sans filtre) et que ceux -ci surviennent sur la table de la littérature par le biais du poème en vers contraints ou en vers libres.
On dit que la poésie trouve sa place et son public dans les situations et dans les périodes difficiles. Alors elle n’aurait jamais dû s’absenter des premières loges. Parce qu’il n’y a pas d’époques faciles. Il n’y en a guère simplement, elles sont plus ou moins atroces.
Lorsque je lis les poèmes de Meena Kandasamy, poète indienne Tamoul qui écrit sur le système des castes, les meurtres et assassinats de femmes perpétrés aujourd’hui en Inde, ses propos font sens car en Inde la situation est extrême.
Certains disent que la poésie permet de résister, que la poésie doit être le fer de lance, l’organe de résistance, mais résistance à quoi : au capitalisme financier, à la guerre, à Donald Trump, à la survenue de l’extrême droite fachiste et populiste, au wokisme, aux errances de l’extrême gauche populiste, à la modestie raisonnée du Parti Socialiste, aux incohérences de la droite classique, aux mollahs, à la terreur administrative, aux pesticides, au dérèglement climatique, à l’impérialisme, à la violence, à la déshumanisation. A tout ça oui. Au patriarcat, au racisme, à l’antisémitisme, aux mollahs, aux intégrismes, à la bêtise, aux idées simplistes. À tout ça oui !
Résister, un bien grand mot
Il est heureux tout de même que la poésie reprenne sa place surtout si elle ne tourne pas à la consommation, aux bluettes sentimentales, odes à la nature et autres billevesées lyrico larmoyantes qu’aiment les rares gros tirages de cet art poétique-là.
Il est vrai que nous sommes dans un monde désolant et désolé. Solitude, guerre, violence, ignorance, dérèglement divers, mers de plastiques effrayantes, disparition des espèces et des oiseaux.
L’espoir du futur semble très couvert, nous sommes absorbés par la consommation, par les images, par les fausses vérités.
Mais le langage juste n’est pas sans efficacité et porte en effet les luttes et les combats.
La poésie permettrait de résister à tout cela ? Un peu, même un peu c’est heureux !
La poésie comme une nouvelle foi déiste, le poème comme un monde en soi, un impératif catégorique de lui-même religion des sentiments exprimés, de l’égoïsme tourné vers l’intérieur de soi-même. Puisque en exprimant ses sentiments, on les désigne aux autres on les partage.
Mais pourquoi la poésie serait-elle à même de résister aux catastrophes annoncées ?
Pour la poésie je ne sais pas. Pour le poème ou l’écrivain de poésie en tant qu’il écrit de la poésie peut être car, ce faisant, il peut sortir de l’instance du pouvoir dont parle Hobbes qui considère que le pouvoir est le moteur de toute chose humaine et divine.
En découle la proposition selon laquelle une accumulation indéfinie de biens doit s’appuyer sur une accumulation indéfinie de pouvoir.
Le processus illimité d’accumulation du capital ou plus simplement d’enrichissement excessif d’une petite minorité (auquel nous assistons actuellement) a besoin de la structure politique d’un « Pouvoir illimité ». Si illimité qu’il peut protéger la propriété croissante en augmentant sans cesse sa puissance. Il ne saurait s’assurer du pouvoir et des moyens de vivre dont il jouit présentement sans en acquérir davantage. »
Eh bien il me semble que la poésie ,définie telle que je l’ai dit plus haut, est dans le domaine du langage peut-être la seule à échapper ou à tenter d’échapper à cette spirale du pouvoir et donc de la mort. Car le fondement du pouvoir c’est la capacité de tuer son semblable (toujours Hobbes).
Quitte d’ailleurs – pour elle, la poésie – à se ranger du côté des perdants, des geignards, des plaignants en un mot : parler de la souffrance et de la mort. Ce qu’elle fait d’ailleurs assez souvent et plutôt pas mal.
Il reste que ce qui constitue le texte poétique, le véritable texte poétique, libre, c’est le style : quelque chose d’immuable et de rare qui ne s’invente pas, quelque chose d’irrécupérable qui s’exprime dans le langage dans la musicalité du /des mots assemblés et jusque dans les entraves de la langue.
Il faut bien vivre et se soumettre aux lois économiques du monde mais des parts de l’être-soi-même peuvent rester intouchées et c’est souvent par-là que passe le poème. Au risque de la complexité, en lutte avec le simplisme, armé de courage de la nuance et si possible de précision, le poème engage une sorte de contre guerre de résistance et témoigne d’une recherche d’un être au monde où le pouvoir de la destruction ne règnerait pas.
Pour illustrer ce propos je citerai Pier Paolo Pasolini dans Transhumaner et organiser :
« La poésie que je suis en train d’écrire est une poésie désagréable, une poésie difficilement consommable, dans tous les sens du mot. Je sais que la poésie n’est pas un produit de consommation (…) les sociologues se trompent sur ce point, il leur faudra le reconnaître. Ils pensent que le système ne peut ni assimiler ni digérer. Une de ces choses, je le dis avec force est la poésie. On peut lire des milliers de fois le même livre de poésie, on ne le consomme pas. Le livre peut devenir un produit de consommation, l’édition aussi ; la poésie non.
Donc et pour finir, je sais que le poésie est, et par essence, inconsommable. »
( Pier Paolo Pasolini, Transhumaner et Organiser, LansKine, 2025)
Pour achever cet éditorial, je vais tenter d’énoncer un peu comme une liste (de a à g) ma façon de contribuer à cet édifice tout à la fois irréel et réel :
L’ Ours et La Vieille Grille
Il n’y a pas à proprement parler d’obsolescence de La Poésie, voilà pourquoi je m’élève contre le fait que le livre de poésie dure si peu de temps, que le livre en général, soit consommé rapidement ( ce que la majorité des grands éditeurs ont largement intégré et accepté). Qu’un roman, un livre de poésie, un récit, un essai, reste sur les gondoles au maximum un mois pour être rendu, retourné, remisé retourné à son envoyeur. À L’ Ours et La Vieille Grille, librairie café et lieu culturel, situé sur la jolie place du Puit de l’ermite, tout près du jardin des Plantes, derrière la Mosquée de Paris où nous organisons de nombreuses lectures rencontres spectacles les lectures spectacles concerts r présentations signatures
Nous considérons qu’un livre est là pour longtemps, nous essayons d’avoir le fond des éditeurs indépendants qui déposent les livres chez nous pour les garder à la disposition des lecteurs, et qu’un flâneur ou une flâneuse de hasard puisse aussi les trouver longtemps après leur parution .
Comme chacun sait la poésie est invendable, nous voulons tâcher de faire mentir cet adage..
Mais il faut vivre et la survie des lieux de culture est un enjeu, presqu’un sacerdoce. C’est peut-être en partie la raison principale de son succès, la poésie sort de la dépendance économique, c’est sa façon de briser des cadres et ça lui donne un air de jeunesse.
Chute libre, une émission de radio
Tous les vendredis à 18h, je rencontre des écrivain.e.s autour d’un, ou plusieurs, livres contemporains. pour une entretien hebdomadaire. Entre lecture d’extraits et dialogues, Chute Libre s’intéresse à la dimension sonore du texte, à son intensité, et au silence qui l’entoure.
La revue Sarrazine
– La revue Sarrazine que j’anime depuis un bail. L’idée est que chaque numéro ait pour titre un mot choisi et que toutes les contributions aient un rapport direct ou indirect mais constant, réel et fort avec ce mot. L’équipe éditoriale collabore avec des écrivains et des artistes pour qu’ils fassent œuvre originale « les incitant » ainsi à la création.
Pour ma part, j’écris de la poésie des romans mais de plus en plus des textes qui ont à voir avec la poésie mais qui changent de forme ou cherchent à créer une forme chaque fois différente en adéquation avec le sujet choisi.
Roman, recueil et animations…
– L’Armée des frontières (Ed .Maurice Nadeau) est à la fois un roman d’action historique mais aussi un roman poétique et spirituel fondé sur des faits authentiques et une attentive lecture du Coran. C’est un roman poétique dont l’écriture est d’une blancheur silencieuse comme si l’on voulait calmer les violences du monde, s’en soustraire.
Parallèlement j’ai sorti un livre de poésie-poésie, si je puis dire :
– Soudain nous ne sommes pas seuls ( Editions Corlevour)
Le vers est simple comme en suspens du monde et de notre devenir, pas de côté s’appuyant alternativement sur le texte sacré (Jean, Matthieu) et sur le réel immédiat de nos vies. Il questionne en cherchant par les mots ce trajet irréligieux mais spirituel « où les liens du divin et de l’homme ne seront pas rompus » comme l’écrit Friedrich Hölderlin qui accompagne chacun des chants.
Par ailleurs j’anime, depuis 2018 :
– Les rencontres poétiques de Sainte-Anne (lectures et entretiens sur la poésie en milieu psychiatrique).Les équipes de soignants m’ont invité à écrire une pièce de théâtre qui a été jouée à Ste Anne même et dans quelques festivals avec une troupe du Conservatoire. Pièce parodique et drôle :
– Nip nap empereur des territoires inoccupés sur le pouvoir qui déjoue les lois naturelles jusqu’à la folie, mais la parole libre et sans concession conduit à une forme de réconfort cathartique.
Enfin en avril sort un double livre de poche aux éditions Lanskine :
– Ma Mor est morte et L’Ogre du Vaterland. Sur les figures du père et de la mère parentales dans une famille plutôt fascisante. Utilisant des procédés poétiques. Jouant sur différentes langues entremêlées y compris la langue du conte.
La question de la présence du politique de la politique en poésie se pose crûment. Tout comme celle de la disparition de l’humain jusque dans la réalité future du monde, dans la fiction future du monde où dominent, les technologies numériques et biologiques nucléaires terrifiantes et il faut espérer que l’homme sera à nouveau et toujours au cœur du combat que la technologie n’absorbera pas tout ( d’ailleurs elle ne peut pas tout faire face à l’ennemi, face à un monde qui fait fi des règles éthiques et écologiques qui ne croit qu’à la violence, l’esprit humain, l’esprit du corps, la compétence et la force morale apporteront le surcroît de génie qui permettront de dépasser le terrorisme et l’impérialisme de la technologie des technologies pour dépasser le domaine opérationnel et embrasser tous les chants tactiques, physiques, intellectuels et psychologiques. Sauf à ce que nous disparaissions.
C’est pour cela que nous appelons de nos vœux une poésie de lutte de combat pacifique mais sans concession loin des mièvreries mais qui n’exclut ni la sensibilité la douceur ni l’intime ni l’extime ni le politique au sens du combat de la vie.*
Si le dit-monde continue (on est en droit de se poser la question) alors la poésie a son rôle à jouer comme garante d’une continuité, d’un langage non érodé, non désuni comme une lien absolu du sens et du son qui tentera de faire perdurer l’humain au milieu même du chaos technologique et numérique.
Le sursaut humain est poétique et il y a fort à faire.
La Poésie ou peut être le poème en ce que celui qui écrit prend la position du poète, a un rôle déterminant voire même stratégique par le truchement des forces de l’esprit bien sûr.
Que les dieux de l’olympe m’entendent car il y a fort à parier que ces propositions – toute mesurées qu’elle soient -auront leurs détracteurs pratiques. Elles les ont toujours eus. Car l’époque n’aime pas trop la nuance. Et préfère, c’est humain- le connu à l’inconnu.
*Ce que ne porte pas forcément ni suffisamment le roman qui trop souvent ( dans sa narration quasi nécessaire à la captation du lecteur ou à son plaisir ) se fait dans le langage le simple écho du monde et donc n’y intervient pas.
Paul de Brancion
Paul de Brancion est un poète, romancier et producteur de radio français né à Chantilly. Sa trajectoire d’auteur réunit œuvres poétiques, romans et pièces de théâtre. Son œuvre entre régulièrement en résonance avec ses origines maternelles mélangées, sa formation philosophique et son intérêt pour la traduction.
Acteur engagé de la scène poétique et littéraire française, il est directeur artistique du café culturel parisien L’Ours et la Vieille grille, rédacteur en chef de la revue Sarrazine et dirige la collection Régions froides aux Éditions Lanskine. Il anime, depuis 2018, Les rencontres poétiques de Sainte-Anne (lectures et entretiens sur la poésie en milieu psychiatrique). Paul de Brancion vit et travaille entre Paris, le sud de la France et Nantes où il organise et anime les Rendez-Vous du Bois Chevalier, rencontres annuelles consacrées à la littérature et aux sciences environnementales.
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