19 Jan Transhumaner et organiser
Transhumaner et organiser
Pier Paolo Pasolini – Traduit et présenté par Florence Pazzottu – Postface Hervé Joubert-Laurencin – Editions LansKine
« La solitude : il faut être très fort pour aimer la solitude il faut avoir de bonnes jambes et une résistance hors du communs ».
Dernier recueil publié de son vivant, « Transhumaner et organiser » débarque enfin en français chez Lanskine. Un Pasolini radical, pornographique, politique : le testament poétique qu’on attendait sans le savoir
Cinquante ans. Il aura fallu attendre un demi-siècle pour que Transhumaner et organiser traverse les Alpes. Publié en avril 1971 chez Garzanti, ce dernier recueil en vers de Pier Paolo Pasolini restait jusque-là inédit en français. Un trou béant dans le paysage. Comment a-t-on pu se priver si longtemps de ce texte explosif, écrit au moment où l’Italie plonge dans les années de plomb et où Pasolini, lui, plonge dans autre chose : l’ironie corrosive, la crise intime, la liberté absolue du langage ?
La traductrice Florence Pazzottu (poète et cinéaste, notamment sélectionnée au FIDMarseille) et l’éditrice Catherine Tourné ont fait le boulot. 248 pages, richement annotées, avec une postface d’Hervé Joubert-Laurencin, le grand spécialiste français de Pasolini. Un écrin à la hauteur de l’événement.
Un titre qui fout le vertige
Transhumaner et organiser. Le titre pose d’emblée problème. « Transhumaner » n’existe ni en français ni en italien. Pasolini l’emprunte à Dante, qui l’invente dans La Divine Comédie pour dire l’ineffable, ce qui dépasse l’humain. Mais ici, pas de mysticisme : pas de Dieu, pas de paradis. Seulement le réel brut. Traverser l’humanité, être au milieu d’elle, sortir de soi pour aller vers les autres. Un nomadisme relationnel.
« Organiser », lui, vient de Gramsci : l’idée de structures, de durée, de « guerre de position ». Pasolini ne choisit pas. Il veut tout en même temps. Le chaos et l’ordre, le flux et la structure. Le « et » du titre est décisif.
Les années qui saignent
L’Italie de 1969-1971, c’est l’enfer. « L’automne chaud », les grèves, les attentats anarchistes, la violence partout. Pasolini écrit au cœur du carnage. Il réagit à l’actualité sans filtre : le Pape, Kennedy, les attentats, le PCI, les flics. Mais il parle aussi de lui. De Ninetto Davoli qui le largue pour se marier. De Maria Callas avec qui naît une amitié complexe, trouble. De son désir qui ne faiblit pas. De sa solitude qui grandit.
Le recueil devait d’abord s’appeler « Les six premiers chants du Purgatoire et autres poésies communistes ». On sent le projet : mélanger Dante et Marx, le sacré et le politique, l’intime et le collectif. Finalement, Transhumaner et organiser s’impose. Plus énigmatique. Plus juste.
La langue hérétique
Pasolini ne fait pas semblant. Il écrit en « poète-bouffon », avec « une certaine attitude humoristique face à la réalité ». Il peut parler de « la belle bite de Maïakovski », du « fascisme de gauche », des « taulards » plutôt que du prolétariat. Il peut dire que tel message révolutionnaire a été écrit par « une tapette ». Que le Christ est « un beau petit brun, bouclé ». Il exalte les prostitués, les sous-prolétaires, le lumpen. Il mélange tout : l’érotique, le pornographique, l’homosexuel, le politique, le religieux.
Sa langue suit le mouvement. Pasolini brasse l’italien, le grec, le latin, le romanesco, le swahili, le dialecte milanais, le français. Il fait cohabiter le populaire et le savant, le vulgaire et le philosophique. Il alterne vers et prose, lyrisme et documentaire, lettre intime et manifeste politique. Il cite Dante, Joyce, Elsa Morante, Marx, la Bible. Il multiplie les ruptures, les aberrations de ponctuation, les montages. Il tend vers « l’agrammatical ».
Résultat ? Une langue nomade. Un texte qui refuse la domination, qui refuse de se fixer. « aucune société ne contient le monde », écrit-il. Aucune langue non plus. Aucune idéologie. Aucun ordre. Le pluriel contre l’unique. L’hétérogène contre l’homogène. Le divers contre l’identique.
Le communisme hérétique
Pasolini se dit marxiste, mais hérétique. Il refuse l’orthodoxie du PCI. Il affirme sa solidarité avec les groupuscules d’extrême gauche tout en racontant ses vacances chez les millionnaires. Il préfère le « garçon du peuple » de Copacabana à Staline ou Lénine.
Il parle depuis son corps, ses pulsions, ses contradictions. Les minoritaires, les exclus, les condamnés prennent la parole. Sa « guerre de mouvement » consiste à troubler l’ordre, démanteler les certitudes, embrasser un peuple bigarré, pluriel, sans centre ni sauveur.
Le poète avant le cinéaste
En France, Pasolini reste surtout connu comme cinéaste. Pourtant, la poésie précède tout. Les Cendres de Gramsci l’ont imposé dès 1957. Moravia le considérait comme le plus grand écrivain de sa génération. Transhumaner et organiser, publié après Poésie en forme de rose, marque un tournant : Pasolini se durcit, se renouvelle, tout en affirmant avoir cessé de « s’illusionner sur la poésie ».
Quatre ans plus tard, il sera assassiné sur la plage d’Ostie. Le 2 novembre 1975. L’enquête demeure trouble. Meurtre crapuleux ou assassinat politique ? Les hypothèses persistent
Pourquoi maintenant ?
Pourquoi publier ce livre aujourd’hui ? Parce qu’on en a besoin. Parce que sa radicalité manque. Parce que sa manière de refuser les chapelles, de faire exploser les langues et les identités reste brûlante.
Transhumaner et organiser va à la racine. Il pose les questions qui dérangent : qui parle, depuis où, avec quelle langue, pour quel monde ? Pasolini n’apporte pas de réponses. Il maintient les paradoxes. Il organise le chaos. Il laisse les aspérités.
Un livre qu’on ne résume pas, qu’on traverse. Un livre en mouvement. Sale, magnifique, nécessaire.
Lanskine, Florence Pazzottu et Hervé Joubert-Laurencin rendent enfin accessible « un texte majeur de la littérature mondiale de la seconde moitié du XXe siècle ». C’est fait. À nous, désormais, d’en faire quelque chose.
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