23 Jan Antigone sur la route
« le sol dans sa lenteur insiste
il prépare l’événement
en bout de corps
cogne
les voix de tous ceux qui ont parlé sans
empêcher les mers de disparaître
les reines de se pendre
parlent
se remontent
parle
ici ».
Dans son premier recueil aux éditions Unes, Marine Riguet ressaisit le mythe d’Antigone pour en faire un poème tellurique. Sur une route sans nom, entre silence et lumière, elle redonne voix à celle qu’on a toujours reléguée dans l’angle mort de l’histoire.
Le mythe, côté fille
Il y a cette route qui traverse le désert. Lui, Œdipe, aveugle. Elle, Antigone, le bâton. Pas de Colone à l’horizon, pas de destination. Juste une géographie qui s’efface sous un soleil implacable, un monde où même la mer s’est retirée. Marine Riguet reprend le mythe là où Sophocle l’a laissé en suspens, dans cet entre-deux que l’écrivain belge Henry Bauchau avait déjà exploré dans Œdipe sur la route (1990). Mais ici, le regard bascule. Ce n’est plus l’errance du père déchu qu’on suit, c’est le corps de la fille qui fait barrage au vent, qui prend les coups à sa place.
Le geste est radical : Riguet arrache Antigone à l’ombre. Elle la plante en pleine lumière, corps-bouclier face au désert. Pas de discours héroïque, pas de proclamation. Juste un nom martelé comme un mantra : « Antigone ». Dans ce recueil, la poétesse-chercheuse transforme la figure mythique en pure présence physique. Le corps qui « sait se nouer lui-même / comme la main du marin », qui « s’est entraîné à tenir le long de l’enfance ». L’enfance comme camp d’entraînement : la formule claque, brutale.
Une langue brûlée par le soleil
L’architecture du livre en quatre actes mime la progression d’une tragédie classique, mais ici tout est condensé, raréfié. Le paysage lui-même devient protagoniste : « la route prend tout / de la mémoire et des terres ». Riguet écrit un français ciselé, économe, où chaque mot compte. Ses vers respirent par blocs, avancent par saccades, comme cette marche dans la rocaille blanche.
Ce qui frappe, c’est cette attention portée au corps. Pas le corps glorieux du héros, mais celui qui plie sous le soleil, qui se fendille : « les jambes ventre joues comme / du petit bois / dans le frottement rugueux de l’air ». Le vent y est « cri », la lumière « déchirure ». Et dans ce monde asséché, la parole elle-même se tarit. Le père ne voit pas, la fille ne parle pas. L’exil se fait doublement muet.
La voix qui jaillit
Puis, au troisième acte, éclate la voix. « La première parole se dit / avant que les visages sachent se rejoindre ». Antigone sort du silence, et c’est tout le livre qui bascule. Elle s’adresse enfin à ce père dont elle est aussi la sœur, dans une incantation qui convoque des bribes d’enfance : « – imagine-moi du jaune / épais que nous soulevons / au passage ». La syntaxe se disloque, les tirets créent un espace de respiration, un dialogue entre deux solitudes.
Marine Riguet, née en 1990, n’en est pas à son coup d’essai. Enseignante-chercheuse à l’université de Reims, spécialiste de culture numérique et de littérature multimédia, elle a publié On dirait une forêt (2022) et Fugue pour visage (2025) chez Maelström, ainsi qu’un essai sur le poème-vidéo, Ni dire ni taire (La Rumeur libre, 2025). Avec Antigone sur la route, elle touche à quelque chose de plus ancestral, de plus brut.
Le livre dialogue avec le film éponyme de l’artiste Tacita Dean (2018), construit à partir du texte TV Men: Antigone (Scripts 1 and 2) d’Anne Carson, publié dans Men in the Off Hours (2000). Riguet creuse dans la langue française un espace pour que la fille enfin parle. Et ce qu’elle dit résonne au-delà du mythe : « – nous / qui nous suivons sans nous voir / tremblent à se dire encore / au présent ».
Reste cette dernière image, suspendue : « ce pastel d’enfance gardé au mur / sombre une mer survenue dans la nuit / sans légende ». Entre le père et la fille, une mer impossible, peinte « à gros traits », « à main levée ». Peut-être la seule qui n’ait jamais disparu. Marine Riguet signe là un texte habité, solaire et souterrain à la fois, qui redonne à Antigone ce qui lui revient : la parole, le geste, la lumière.
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