Chemins de liberté

© Photos : Jean-Yves Reuzeau

Informations pratiques

Lundi 2 février

20 h

Maison de la Poésie de Paris
157, rue Saint-Martin - 75003 Paris

Soirée de lancement Avec lectures (12 poètes) et musique (Nicolas Repac et Patrick Goraguer)

Avec Chemins de liberté, paru aux éditions Seghers, Jean-Yves Reuzeau prolonge et renouvelle une tradition éditoriale majeure : L’Année poétique. Plus qu’un panorama, cette anthologie se présente comme une photographie à vif de la poésie francophone contemporaine, traversée par les tensions du monde, attentive aux nouvelles voix, et fidèle à une exigence de transmission.

Dans les années 1970, quand on était jeune et passionné de poésie, on guettait l’arrivée en librairie de L’Année poétique. Cette anthologie mythique éditée chez Seghers était le passage idéal pour découvrir les voix émergentes et cartographier l’activité poétique francophone. Un demi-siècle plus tard, Jean-Yves Reuzeau continue de faire vivre ce format légendaire pour sa troisième existence. Avec Chemins de liberté, paru le 22 janvier en partenariat avec le Printemps des Poètes, il signe bien plus qu’un simple état des lieux : un acte de résistance.

Cette collaboration avec le Printemps des Poètes, qui fête en 2026 sa 28e édition, n’est pas nouvelle. « Depuis huit ans, en partenariat avec Le Printemps des poètes, je dresse le bilan de l’activité poétique dans la francophonie », explique l’anthologiste. Depuis deux ans, les éditions Seghers m’ont confié la mission de relancer « L’Année poétique », ce qui a beaucoup de sens pour moi puisque jeune passionné de poésie c’est là en grande partie que j’ai pu découvrir la poésie la plus contemporaine. « Quand le Printemps des Poètes m’a proposé de faire ces anthologies, j’ai tout de suite vu qu’il fallait absolument réunir des textes inédits, contrairement aux précédentes vies de cette collection. Sinon, cela aurait été infaisable et je tenais de toute façon à cette singularité. »

Séverine Daucourt sur scène, lors de la soirée de lancement de l’anthologie,
à la Manufacture des Abbesses, le 26 janvier.

Une anthologie qui refuse le sectaire

« Ce livre se présente comme un flash ou une sorte de Polaroïd à un moment donné sur la situation de la poésie francophone », explique Jean-Yves Reuzeau. Avec 121 poètes réunis autour du thème de la liberté, l’anthologie embrasse toute l’étendue du spectre poétique contemporain. On y croise aussi bien des figures tutélaires (James Sacré, André Velter, Tahar Ben Jelloun, Étienne Faure, Nicole Brossard, Jacques Darras,  Nimrod, Serge Pey, René Depestre, Abdellatif Laâbi, Yvon Le Men, Hélène Dorion ou Valérie Rouzeau) que la fougue des nouvelles voix (Alexandre Bonnet-Terrile, Sara Bourre, Tom Buron, Falmarès, Mag Lévêque, Selim-a Atallah Chettaoui, Laure Gauthier, Milène Tournier,Victor Malzac, etc.). Avec bien entendu la présence des voix en pleine affirmation, comme ce celles d’Olivier Barbarant, Bernard Chambaz, Guillaume Decourt, Mélanie Leblanc, Christophe Manon, Antoine Mouton, Milène Tournier, Laura Vazquez, Laurence Vielle, Thomas Vinau, Pierre Vinclair ou Éric Sarner).

L’éclectisme assumé est au cœur du projet. « Je tiens à être honnête, insiste Reuzeau. C’est une photo prise à un moment donné, donc il faut que toutes les tendances ou presque soient représentées. » Exit le livre sectaire qui ne célébrerait qu’une seule esthétique. Ici cohabitent les lyriques et les expérimentaux, les chanteurs (Bertrand Belin, CharlÉlie Couture, Arthur Teboul ou Clara Ysé), les performeurs (Souleymane Diamanka) et les romanciers qui, comme Chloé Delaume ou Cécile Coulon, n’ont jamais cessé d’être poètes.

Un pari éditorial risqué

Faire renaître L’Année poétique après ses premières heures de gloire n’allait pas de soi. Le modèle d’origine, qui reprenait des textes déjà publiés dans l’année, est devenu quasi impraticable. « À l’époque, on demandait à peine l’autorisation et personne ne s’en offusquait. Aujourd’hui, la moindre reprise nécessite des autorisations, ce qui est normal mais rend les anthologies ambitieuses très compliquées à réaliser. » La solution ? Privilégier les inédits, ce qui confère une vie singulière au livre.

Cette exigence impose une méthode : contacter personnellement les auteurs, leur proposer d’écrire sur le thème de la liberté – celui choisi par le Printemps des Poètes pour sa 28e édition – tout en leur laissant… leur liberté. « Je ne veux pas que le livre soit un exercice imposé sur un thème donné. Si la grande majorité des textes parlaient de la même chose, cela pourrait devenir pénible à la lecture. » Un tiers des textes suivent ainsi explicitement la thématique, les autres la déclinant avec une grande liberté interprétative.

Toutes les générations, de 25 à 100 ans

L’autre obsession de Reuzeau, c’est la représentation générationnelle. « Le plus jeune est né avec le siècle, le plus ancien est centenaire. » Entre ces pôles, c’est un calcul méticuleux de la répartition : autant de poètes entre 20 et 40 ans qu’entre 40 et 60 ans, et presque autant au-delà. « Le plus excitant, dans ces anthologies, reste de dénicher les nouveaux talents. »

Et justement, après une période d’inquiétude voici encore une dizaine d’années (« entre éditeurs, on se disait parfois : là, c’est mal parti, on ne voit pas une nouvelle génération arriver »), le constat s’est inversé. 

« Depuis cinq, six ou sept ans, on voit une nouvelle génération d'auteurs émerger, et ça, c'est vraiment encourageant. »

Parmi eux, Alexandre Bonnet-Terrile incarne cette relève. Publié à dix-sept ans au Castor Astral après avoir envoyé son manuscrit par La Poste, ce jeune prodige de 25 ans (prix Découverte Apollinaire 2018, prix Primoli à Rome) en est déjà à son quatrième recueil, désormais chez Fata Morgana. « Quand j’ai reçu le manuscrit, je me suis dit : ce n’est pas possible. Je croyais même à un canular. »

La poésie pousse sur les décombres

Cette effervescence créative n’a rien d’un hasard. « La poésie est très marquée par l’actualité, par l’ambiance générale. Et comme cette ambiance est de plus en plus sombre (guerres durables, bouleversement de l’ordre mondial, dérèglement climatique, etc.), cela se retranscrit inévitablement dans les textes. » Reuzeau rappelle un principe vérifiable à travers l’Histoire : « On n’a jamais autant lu de poésie que durant la guerre 39-45 et juste après. » Le phénomène se vérifie dans tous les pays en crise : la Pologne sous Jaruzelski, l’Iran sûrement aujourd’hui…

« Les temps de crise semblent favoriser l’écriture, la lecture et la diffusion des livres de poésie. Comme un refuge ou une affirmation exaltée. » Paradoxalement, les ventes de poésie sont en hausse en librairie. La France n’est certes pas en guerre, mais le blocage politique, les angoisses liées aux conflits mondiaux, l’arrivée de personnages incontrôlables comme Trump… tout cela imprègne les textes.

Alexandre Bonnet-Terrile sur scène, lors de la soirée de lancement de l’anthologie,
à la Manufacture des Abbesses, le 26 janvier.

Une francophonie sans frontières

Chemins de liberté n’est pas une anthologie hexagonale repliée sur elle-même. Les 121 poètes rassemblés viennent bien sûr de France, de Belgique, du Luxembourg ou de Suisse, mais aussi du Congo, des États-Unis, de Guinée, de Haïti, d’Italie, du Kurdistan, du Liban, du de Madagascar, du Maroc, de Roumanie, du Sénégal, du Tchad, du Togo ou de Tunisie.  Seul critère : aucune traduction, tous les textes doivent avoit été écrits directement en français.

Pour le Québec, depuis toujours cerné linguistiquement par la culture et la langue américaine, et davantage encore depuis l’élection de Trump, la langue française et sa poésie sont un « lieu de résistance décuplé ». Cette dimension politique affleure dans nombre de textes de l’anthologie, où les poètes se font « sentinelles en éveil », témoins et reflets d’une époque qui vacille.

Seghers, la maison des insurgés

Si cette troisième vie de L’Année poétique se déploie chez Seghers, cela n’a rien d’anodin. Fondées en 1944 par Pierre Seghers – qui élevait « la poésie en rang d’art insurgé » –, ces éditions portent dans leur ADN la conviction que les mots peuvent encore changer le monde. La collection « Ceux qui ont dit non », les anthologies thématiques, tout concourt à faire de Seghers un bastion de la poésie engagée.

Chemins de liberté s’inscrit dans cet héritage. À l’heure où les libertés reculent partout, l’anthologie rappelle que celles-ci restent en permanence à défendre ou à conquérir. « Entre vérités et mensonges, les chemins de liberté permettent d’invoquer, de célébrer, de s’indigner, de transgresser », écrit Reuzeau en préface.

Le livre n’oublie pas d’accueille la parole de poètes récemment disparus – comme Stéphane Bouquet, Frankétienne ou Zéno Bianu – pour souligner que la mort elle-même ne fait pas taire les voix qui ont dit non. Dans un mouvement qui refuse l’amnésie, l’anthologie devient ainsi un espace de mémoire vivante.

Un livre-boussole pour s'orienter

À quoi sert une anthologie en 2026, à l’heure de la profusion numérique et de la multiplication des formats ? « C’est un panorama de la poésie francophone en mouvement », répond Reuzeau. Un outil de transmission et de découverte, une cartographie à un instant T pour tous ceux – lecteurs, professeurs, bibliothécaires, libraires, programmateurs – qui veillent à s’orienter dans le foisonnement actuel des publications.

Les notices bibliographiques en fin de volume permettent de poursuivre l’exploration, de partir en quête des œuvres de chacun et chacune. Loin d’être un mausolée, Chemins de liberté fonctionne comme une invitation à la lecture, un tremplin vers de multiples rencontres.

En refusant le repli sur une seule esthétique, en accueillant toutes les générations et les géographies parfois insoupçonnées de la francophonie, en privilégiant l’inédit et la diversité des voix, Jean-Yves Reuzeau prouve qu’une anthologie peut encore faire événement. Que la poésie, loin d’être un luxe pour happy few, reste « substance de vie » et « stratégie de résistance ».

L’Année poétique s’affirme comme un rendez-vous annuel aussi attendu qu’il le fut dans les années 1970. En ces temps de repli et d’inquiétude, nous en avons plus que jamais besoin.

Les 121 poètes de l’anthologie

Rima Abdul Malak, Selim-a Atallah Chettaoui, Anna Ayanoglou, Ritta Baddoura, Adeline Baldacchino, Olivier Barbarant, Linda Maria Baros, Bertrand Belin, Tahar Ben Jelloun, Zéno Bianu, Arthur Billerey, Claudine Bohi, Clément Bondu, Alexandre Bonnet-Terrile, Alain Borer, Stéphane Bouquet, Sara Bourre, Nicole Brossard, Tom Buron, Patricia Castex Menier, Bernard Chambaz, Pascal Commère, François de Cornière, Cécile Coulon, CharlÉlie Couture, Seyhmus Dagtekin, Jacques Darras, Séverine Daucourt, Guillaume Decourt, Chloé Delaume, Patrice Delbourg, René Depestre, Denise Desautels, Souleymane Diamanka, Barz Diskiant, Hélène Dorion, Ariane Dreyfus, Alain Duault, Jean-Pascal Dubost, Anne Dujin, Falmarès, Étienne Faure, Estelle Fenzy, Jonas Fortier, Frankétienne, Hélène Fresnel, Laure Gauthier, Albane Gellé, Michaël Glück, Benjamin Guérin, François Heusbourg, Paloma Hermina Hidalgo, Cécile A. Holdban, Ludivine Joinnot, Kent, Abdellatif Laâbi, Soline de Laveleye, Yvon Le Men, Perrine Le Querrec, Mélanie Leblanc, Jacques Lèbre, Julia Lepère, Mag Lévêque, Sophie Loizeau, Issa Makhlouf, Claire Malroux, Victor Malzac, Christophe Manon, Guillaume Marie, Thibault Marthouret, Eva Marzi, Guillaume Métayer, Hélène Miguet, Anna Milani, Marie Modiano, Andrea Moorhead, Antoine Mouton, Gabriel Mwènè Okoundji, Julie Nakache, Nimrod, James Noël, Myriam Oh, F. J. Ossang, Jean-Pierre Otte, Camille Paix, Jean Pérol, Serge Pey, Pauline Picot, Baptiste Pizzinat, Virginie Poitrasson, Catherine Pont-Humbert, Jean Portante, Marie de Quatrebarbes, Dominique Quélen, Elie Ramanankavana, Grégory Rateau, Hortense Raynal, Diane Régimbald, Guillaume Richez, Myette Ronday, Jean Rouaud, Valérie Rouzeau, James Sacré, Hélène Sanguinetti, Éric Sarner, Jean-Pierre Siméon, Pierre Soletti, Sami Tchak, Arthur Teboul, Maud Thiria, Pierre Tilman, Laura Tirandaz, Milène Tournier, Laura Vazquez, André Velter, Joël Vernet, Laurence Vielle, Thomas Vinau, Pierre Vinclair, Alexandre Voisard, Clara Ysé.

Pas de commentaire

Postez un commentaire

#SUIVEZ-NOUS SUR INSTAGRAM
Soutenez un média indépendant

Votre contribution permet à Strophe.fr de rester libre et accessible.

Review Your Cart
0
Add Coupon Code
Subtotal