16 Mar Tom Buron : à l’épreuve de la langue
La poésie s’éprouve. Elle se traverse avec tous les sens, parfois même avec les nerfs. Certaines poésies caressent. D’autres bousculent. Quelques-unes exigent. Grand bien nous fasse. Rencontre avec un poète qui ne laisse personne indemne.
Parfois la poésie vous met K.O., vous envoie dans les cordes, ou vous entraîne dans un maelström, vous aspirant vers les abysses pour mieux vous recracher à la surface. Parfois elle réclame un engagement réel : de l’attention, de l’exigence, de l’endurance — et parfois même un peu de courage. Non seulement par ce qu’elle dit, mais aussi par la manière dont elle le dit.
Par un souffle qu’il faut tenir sur la distance, par une musique avec laquelle il faut accepter de danser, par la précision de ses images et par la technicité d’une langue qui rappelle sa richesse.
La poésie de Tom Buron est de celles-là. Une poésie de l’extrême. Une poésie de la fracture, du fracas, du combat, de la chute et de l’ascension. De l’expérimentation dans la chair. De l’exploration des frontières. De la quintessence de la langue.
Elle a le goût d’une bière brune bue dans un bouge enfumé, du sel de la sueur et des embruns d’une mer agitée. L’amertume d’une violence brute d’un monde qui n’a rien d’abstrait. Elle sonne comme du free jazz avec des airs de mélopée, sur une cadence de longue chevauchée. On y entend aussi les Walkyries qui soufflent leur furie dans les vents déchaînés. Elle a la couleur des quartiers malfamés et des mauvaises virées, autant que celle des ciels étoilés de l’océan Austral et de contrées éloignées. Elle est brûlante.
Une poésie pour les téméraires, à l’image de son auteur. Ascète et exalté, prophète et guerrier, bourlingueur déjanté, il plonge avec rigueur et méthode pour atteindre plus vite le sommet, quitte à prendre les chemins les plus escarpés. Une expédition offrant à ceux qui acceptent de s’y aventurer, une vue que la plaine ne connaîtra jamais
Un pub irlandais, une table en formica et Lino Ventura
Tom Buron me donne rendez-vous dans un pub irlandais sur les quais parisiens, pas loin de la place Saint-Michel. Un lieu où l’on vient regarder le match et lever le verre de houblon.
Sa silhouette est magnétique, à mi-chemin entre le réel et le cinématographique, comme sortie d’un plan nocturne où la rixe et la rime se dévisagent. On sent l’homme habitué aux marges et aux tempêtes, avec la carrure d’un docker et la sérénité d’un boxeur au repos. On devine celui qui a vu et traversé beaucoup, sans pour autant chavirer. Qui a flirté avec ses ombres ainsi que celles du monde, sans pour autant sombrer.
Sa voix participe fortement de cette impression. Grave, profonde, chamanique, tout droit sortie du thorax. Le regard, quant à lui est franc du collier.
Nous commandons nos deux premières bières. Et déjà j’imagine une scène sortie des Tontons flingueurs : une table en formica, la nuit qui traîne derrière les vitres, un verre trop chargé qui tourne entre les doigts. Un Lino Ventura qui lâche une vanne grise pendant que l’alcool brûle la gorge. Les mots qui claquent comme des taloches pendant que l’on refait le monde poétique jusqu’à la fin de la nuit.
Cogner la vie à pleines dents
« Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses… »
R.M. Rilke
Il y a ceux qui attendent que la vie vienne les chercher, en se mettant à l’abri pour éviter les rafales ; et il y a ceux qui vont la chercher eux-mêmes, droit dans l’œil du cyclone, pour la regarder dans le blanc des yeux.
Biberonné à la poésie de Rimbaud et de Byron – dont les éclats sulfureux et les expérimentations extrêmes en font, à ses yeux, des « poètes complets » – nourri aussi par les épopées melvilliennes et la témérité d’Hemingway, la figure du poète devient pour le jeune Tom Buron autant un être de l’écrit qu’un être de l’action. Le désir d’aventure, le goût du danger et la nécessité de l’écriture naissent rapidement (ne m’en demandez pas davantage, lorsque je me risque à des questions plus intimes, Tom Buron me renvoie élégamment dans les cordes, il préfère éviter le risque de l’« estampillage »).
Vient aussi très tôt la lecture de Nietzsche : « je l’ai lu très jeune, comme un adolescent, puis comme un adulte qui a étudié la philosophie ».
Une figure de dépassement violent à la Zarathoustra* qui le marque au fer rouge et l’exhorte à vouloir éprouver la vie en se prenant la lame par l’étrave, autrement dit en allant chatouiller les extrêmes, véritables moteurs pour lui. Son objectif ? Rassembler de la matière de vie et afin qu’elle ne s’éparpille pas, la transposer dans l’écriture.
« Je suis plus probablement attiré par les situations extrêmes que par le voyage en soi. »
Entre goût de la rixe, virées dans les bas-fonds et paradis artificiels, volontariat en Ukraine entre 2022 et 2024 — d’abord pour des missions humanitaires et logistiques, puis pour une mission militaire comme ingénieur droniste au sein d’une brigade dans la région du Donbass — et une traversée de la Méditerranée sur un voilier sans aucune expérience de la chose marine (qui le mènera des côtes françaises jusqu’à la mer Noire en passant par l’Ionienne, les Dardanelles et le Bosphore), on peut dire que Tom Buron a eu son lot d’aventures, parfois proches de la descente aux enfers. Une catabase que l’on retrouve particulièrement dans Marquis Minuit (Ed.Castor Astral, 2021) et Les Cinquantièmes hurlants (Ed. Gallimard, 2025 tout juste récompensé du prix Apollinaire Découverte) dont les personnages faustiens confrontent leurs démons intérieurs ou la force des éléments, en quête d’absolu et de sacré.
Masochiste ? Pas vraiment. Il ne tire aucun plaisir de la chute. Voyez-y plutôt un dommage collatéral d’une méthode cherchant la révélation, l’amplification, la tension vers l’expérience la plus puissante et globale de l’humanité. « Et s’abîmer en fait également partie, il faut se sacrifier un peu, c’est tout de même un beau contrat » me précise-t-il. Un poète en vigie et à la barre, qui, au-delà de raconter l’Histoire, la traverse aussi.
La vie de Tom Buron prend ainsi l’allure d’un balancier des extrêmes, des périodes de vie intense suivies d’enfermements quasi ascétiques pour écrire. Une trajectoire qui va de la bourlingue à l’immobilité de la chaise.
Son « cycle du danger » comme il aime l’appeler, semble pourtant aujourd’hui se calmer. Parce que la guerre, parce que la vie. Mais qui sait de quoi l’avenir est fait ?
Lettres de noblesse
Lors d’une précédente rencontre en librairie consacrée à la présentation de son dernier ouvrage – une incursion dans la prose – Le nom de la bataille, une nouvelle parue aux éditions 49 pages, Tom Buron évoquait son désir de redonner ses lettres de noblesse à la poésie.
Je l’interroge sur cette ambition, non sans souligner l’exigence de son écriture. Sa langue mêlant un syncrétisme de références mythologiques, un vocabulaire ciselé, mâtiné de vieux français, d’argot, de « mots de cinéma de papa à la Verneuil », mais aussi d’autres langues – latin, grec, parfois même espéranto. Lire Tom Buron peut donc se révéler ardu, et sans doute en décourager certains.
« Je sais que ma poésie n’est pas facile » me répond l’auteur à qui l’on a souvent reproché d’être « un poète pour poète ». Alors à qui s’adresse-t-il ? « À ceux qui ont envie de lire ça, tout simplement. » Sa poésie n’est peut-être pas « grand public », mais comme il le dit avec justesse « pas besoin de savoir jouer du rugby pour pouvoir l’apprécier, juste d’en connaître les principales règles ».
Il comprend d’ailleurs très bien la frustration que peut susciter une lecture exigeante. Lui-même la ressent face à la version originale (donc anglophone) d’Absalon, Absalon! de William Faulkner, dont il dit ne pas encore saisir toutes les subtilités. « Il faut lire quatre fois », rappelait le romancier américain. Se laisser porter puis lire et relire. Comme un tour de quart : repasser plusieurs fois, même si ces rondes prennent parfois des airs de rounds. Ne pas lâcher, car « certaines images ne se diffusent qu’après plusieurs lectures » me précise Tom Buron qui ajoute : « Un lecteur est récemment venu me voir avec les Cinquantièmes annotés dans tous les sens. Cela me touche énormément ».
Pour cet « obsédé de la langue française », qui dit parler non pas un mais « cent français », redonner ses lettres de noblesse à la poésie revient à pratiquer une littérature qui ne cesse de faire grandir la langue. Une langue riche et précise, où passé et présent peuvent coexister sans qu’il soit nécessaire d’en faire mourir des pans pour la maintenir vivante dans la modernité. Où le langage châtié peut dire l’obscénité, et l’argot ériger la beauté.
La « crème de la crème de la littérature » exige aussi selon l’auteur, la même rigueur de construction que la narration : même un simple quatrain devrait posséder une véritable architecture. Trop souvent considérée comme un genre facile, la poésie telle qu’il la conçoit demande un travail long et exigeant. Les Cinquantièmes Hurlants lui ont demandé près de quatre années de travail, entre la collecte de notes et l’écriture.
« Je ne prends pas les lecteurs pour des cons ! »
Refusant de niveler son exigence vers le bas ou de céder à la logique d’hyperconsommation culturelle, il revendique une écriture qui respecte à la fois la langue, l’œuvre et ses lecteurs quitte à prendre le temps nécessaire pour la faire naître.
Le plus beau compliment qu’on pourrait lui adresser ? Avoir réussi à ajouter une idée à la poésie francophone et nous avoir transmis l’incandescence du dépassement.
La poésie de Tom Buron rappelle, au fond, qu’elle demeure l’une des littératures les plus vitales qui soient.
Lyrisme violent et supra poème
Tom Buron est un ardent défenseur d’un lyrisme contemporain et violent, et du poème long. Le vers, libre mais ciselé au millimètre, ne tolère aucune fausse note. Il en résulte un chant capable de mettre le feu aux émotions, de transformer le ressenti en une langue débridée, faisant vibrer le lecteur au rythme du narrateur, parfois jusqu’à l’entraîner dans sa démence et ses pas de transe.
Pour Tom Buron, le rythme et la musique de la langue sont essentiels. Il ne s’agit pas de « sacrifier le sens pour le rythme », mais de profiter des variations que certains mots offrent par rapport à d’autres : « un mot équivalent peut parfois permettre un ajustement subtil qui enrichit l’architecture de la phrase et le chant du poème ». Un petit écart vers la droite ou vers la gauche participe à la construction du souffle tenu sur la distance.
Sa poésie vise à provoquer chez le lecteur une expérience complète, émotionnelle, intellectuelle et charnelle. La musique de la langue n’est pas seulement décorative : elle est constitutive, un instrument indispensable pour créer cette expérience totale de lecture.
Profondément admiratif des auteurs qui osent les entreprises démesurées, il m’évoque l’œuvre d’un poète et ami qui travaille également le poème au long cours : Hervé Micolet, auteur des Cavales, un cycle poétique développé depuis une quinzaine d’années s’étendant sur plusieurs tomes, dont le prochain va bientôt paraître. « Une des œuvres les plus marquantes de ces dernières années » m’assure-t-il.
Il fait soif, nous commandons nos secondes bières.
La Messe & le Rock'n'roll (ou le Jazz)
Il y a des voix qui font vibrer les mots avec la profondeur de l’incantation et le groove des musiques rebelles. La voix de Tom Buron est de celles qui pourraient réciter des recettes de cuisine qu’elle nous envoûterait quand même. Je vous laisse imaginer lorsque celle-ci monte sur scène pour que le poème sorte de sa gangue de papier. Le sens devient son et lumière, prière et remède.
Avec le trio jazz qu’il a monté pour l’adaptation musicale des Cinquantièmes Hurlants – avec Frédéric Aubin (de La Maison Tellier) à la trompette et Grégoire Mainot, batteur de MNNQNS – le poète s’est lancé dans une véritable aventure musicale, et tourne depuis plus d’un an maintenant. Une belle façon d’augmenter le texte et de permettre de toucher un public pas forcément attaché au livre.
« Je suis arrivé au rock par les poètes. »
Tom Buron me confie être arrivé à la musique, le rock d’abord, par la langue et les « bardes contemporains ». Parce que Bob Dylan, Lou Reed ou encore Morrison. Le jazz est venu après, il y a dix ans. « Je suis un rocker qui écoute du jazz » me lance-t-il. Son goût pour cette musique – notamment le free jazz et le bebop – tient notamment à sa liberté organisée, idoine pour soutenir sa poésie.
Je coupe le dictaphone, nous continuons la conversation. Ce genre de conversation qui pourrait finir sur les rotules à la fin d’une soirée trop franchement alcoolisée.
Ce genre de conversation qui fait vraiment du bien. Qui pose sur la table des débats de philosophie poétique (comme par exemple, « le parolier est-il poète ? ») que l’on pourrait bien mener jusqu’à potron-minet.
Nous partons, puis nous quittons sur un quai de métro. Je repars avec la fièvre des grands jours, ceux qui marquent la mémoire d’un coup sourd.
« Mais écoutez et comprenez-moi bien,
je n’oublie pas qu’il y a, d’un côté, les fous
et, de l’autre, ceux qui sont prisonniers
d’une imagination qui n’est pas la leur,
je n’oublie pas et je garde à nos abîmes,
la multitude d’à-pics, mais la peau n’est rien
qu’un drapeau comme un autre,
une bannière peut-être bâtarde, et bientôt,
il n’y aura plus personne au monde pour
comprendre le langage de nos confessions. »
Extrait (Les cinquantièmes hurlants, Gallimard, 2025, Prix Apollinaire Découverte)
Tom en bref…
Tom Buron est un poète français né en 1992 à Évry, en banlieue parisienne. Depuis le milieu des années 2010, il construit une œuvre singulière où le lyrisme se frotte à une langue dense. Après Le Blues du 21e siècle & autres poèmes et Nostaljukebox (2017), il publie Nadirs en 2019 aux éditions MaelstrÖm, recueil finaliste du Prix SGDL (Société des Gens de Lettres) Révélation de poésie. En 2021 paraît Marquis Minuit au Castor Astral, finaliste du Prix Apollinaire Découverte. Sa poésie, marquée par le souffle du blues et du free jazz, se déploie aussi sur scène lors de concerts-lectures accompagnés de musiciens. Avec Les Cinquantièmes hurlants (Gallimard, 2025), long poème salué par le Prix Apollinaire Découverte, Tom Buron affirme à cette occasion son manifeste d’une « lyrisme violent » et poursuit une ambition rare aujourd’hui : faire de la poésie un territoire d’intensité, d’aventure et de langage.
Prochaines rencontres :
22/03: rencontre au Salon du Livre de Genève
24/03: rencontre autour du nouveau numéro dédié à la poésie de la NRF à la Librairie de Paris (Paris)
26/03: rencontre autour de l’anthologie du printemps des poètes (Seghers) à la Librairie Le Divan (Paris)
02/04: rencontre autour du Nom de la bataille à la galerie The Curators (Paris)
03/04: lecture dans le cadre des soirées Bivouac à la Guillotine (Montreuil)
04/04 : lecture musicale des Cinquantièmes hurlants au Festival Paroles (Compiègne)
05/04: Dédicace du Nom de la bataille au Salon de l’Autre livre (Paris)
25 :05: 50èmes hurlants Trio au Festival Terres de paroles (Seine Maritime
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