25 Mar Listes et inventaires, une poésie inattendue
De Prévert à l’Oulipo, la poésie des listes traverse les siècles et les formes. Loin d’être une simple accumulation de mots, elle révèle une mécanique subtile où rythme, répétition et inventaire deviennent des outils puissants d’émotion et de représentation du monde.
Une pierre
deux maisons
trois ruines
quatre fossoyeurs
un jardin
des fleurs
un raton laveur (…)
C’est ainsi que débute le célèbre « Inventaire » de Jacques Prévert, ce poème tellement emblématique d’un style littéraire qu’il est à l’origine de l’expression, aujourd’hui courante, « un inventaire à la Prévert ».
Si la poésie des listes trouve là son étendard, elle existe pourtant depuis des siècles, et nombreux sont les auteurs à en avoir expérimenté les diverses formes.
Poèmes-listes, poèmes-catalogues, litanies ou énumérations : multiples sont les dénominations pour ces inventaires intentionnels de personnes, de lieux, d’objets ou d’idées, réunis pour susciter une émotion ou appuyer une description.
Comment un auteur, un créateur, peut-il être ainsi attiré par ce qui semblerait n’être, à première vue, qu’une simple accumulation de mots — le degré zéro de la composition littéraire ?
Peut-être simplement parce qu’il s’agit précisément d’un moyen d’insister sur un sentiment, une émotion ou une opinion, grâce à l’organisation — ou au chaos — de ces séries de vocables.
Les formes
L’énumération
L’énumération, suite d’éléments présentés de façon structurée dans un souci de clarté et de précision, est souvent précédée par une ou deux strophes d’introduction :
Autrefois pour faire sa cour
On parlait d’amour
Pour mieux prouver son ardeur
On offrait son cœur
Maintenant c’est plus pareil
Ça change, ça change
Pour séduire le cher ange
On lui glisse à l’oreille
Ah Gudule
Viens m’embrasser
Et je te donnerai
Un frigidaire
Un joli scooter
Un atomixer
Et du Dunlopillo
Une cuisinière
Avec un four en verre
Des tas de couverts
Et des pelles à gâteaux (…)
Extrait de « La complainte du progrès », Boris Vian, 1955
L’accumulation
L’accumulation répond à une logique plus libre et spontanée. On assiste alors à la juxtaposition de nombreux termes hétérogènes, créant une impression de saturation :
(…) une vache
un taureau
deux belles amours trois grandes orgues un veau marengo
un soleil d’Austerlitz
un siphon d’eau de Seltz
un vin blanc citron
un Petit Poucet un grand pardon un calvaire de pierre une échelle de corde (…)
Jacques Prévert, « Paroles », 1946
La gradation
La gradation répond à une dynamique de progression de l’intensité, croissante ou décroissante :
« Va, cours, vole et nous venge »
Pierre Corneille, Le Cid
On assiste donc bien à l’agencement d’une diversité dans une forme rigoureuse ; une liaison des mots par l’utilisation de motifs sonores ou rythmiques récurrents.
L’écrivaine slovaque germanophone Ilma Rakusa affirme qu’il s’agit d’une tentative de décortiquer le monde ou une partie de celui-ci.
À distinguer : l’anaphore
Il convient de distinguer le poème-liste de l’anaphore, ensemble de phrases commençant par le même mot.
Un exemple célèbre figure dans les Évangiles, avec « Les Béatitudes » :
Heureux les pauvres de cœur
car le Royaume des cieux est à eux
Heureux ceux qui pleurent
car ils seront consolés
Heureux les doux (…)
Matthieu 5, 1-12
ou bien plus près de nous et dans un autre registre, le fameux « Moi, Président » d’un candidat à l’élection présidentielle.
Une tradition
Le procédé de la liste en poésie remonte à la plus haute Antiquité. On le retrouve dans certains versets de l’Iliade d’Homère, sept siècles avant notre ère :
« Sac à vin ! Œil de chien, cœur de cerf… »
Colère d’Achille, chant I
Au Moyen Âge, la forme s’illustre dans l’œuvre de Eustache Deschamps.
Ce poète né en 1340, mort en 1404 ou 1405, fut aussi surnommé Eustache Morel car il fut un temps prisonnier des Maures. Contemporain et ami de Guillaume de Machaut, il fut l’auteur du premier traité d’art poétique : « L’art de dictier ».
Après des études de droit à Rouen, Deschamps se met au service des grands en tant que juriste. Isabelle de France, Philippe d’Orléans, les rois Charles V et Charles VI l’emploient.
Dans « L’art de dictier » l’auteur commence à codifier l’écriture poétique en s’appuyant à différencier la musique de la poésie jusque là indissociables. Pour lui, la « musique artificielle » provient d’un instrument quand la « musique naturelle » naît par les vers.
Quand j’ai la terre et mer avironnée
Et visité en chacune partie
Jérusalem, Égypte et Galilée,
Alixandre, Damas et la Syrie,
Babylone, Le Caire et Tartarie
(…)
Rien ne peut se comparer à Paris
Eustache Deschamps, « La ballade de Paris
Un siècle plus tard, l’effet catalogue est utilisé par le poète Jean Molinet (1435-1507) ,chroniqueur et musicien à la Cour de Bourgogne sous Charles Le Téméraire, et qui deviendra prêtre en 1501 après son veuvage.
Son œuvre est surtout composée de poésies religieuses, parodies de textes sacrés et poésies familières qui seront toutes rééditées longtemps après sa mort. Mais le poète fut aussi très influencé par François Villon, comme dans ce texte à visée prématurément sociale où il s’adresse aux Grands à l’origine des multiples malheurs que la guerre impose au peuple :
Princes puissants qui trésors affinez
(…)
Tranchez, coupez, détranchez, découpez
Frappez, happez bannières et barons,
Lanchiez, hurlez, balanciez, behourdez,
Quérez, trouvez, conquérez, controuvez,
Cornez, sonnez trompettes et clairons,
(…)
Dedans cent ans vous serez tous pourris.
Jean Molinet, « La ressource du petit peuple », 1481
À la Renaissance, c’est au tour de Rabelais d’utiliser les listes ; ainsi dans « Gargantua » où l’auteur énumère les 217 jeux divers de cartes, de société ou d’adresse auxquels s’adonne le géant. Il y en a six pages !
« au flux, à la prime, à la vole, à la pille, au cent, à l’espinet… »
Puis la poésie de l’énumération franchit les siècles, touchant les Classiques comme Corneille, atteignant les poètes du dix-neuvième siècle tels que Baudelaire.
(…) Tout l’hiver va rentrer dans mon être : colère
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé (…)
« Chant d’automne » extrait
Ou Victor Hugo dans, par exemple, « La légende des siècles » lorsque Charlemagne s’adresse à son armée :
Barons,
Vous qui m’avez suivi jusqu’à cette montagne,
Normands, Lorrains, marquis des marches d’Allemagne,
Poitevins, Bourguignons, gens du pays pisan,
Bretons, Picards, Flamands, Français, allez-vous en !
(…)
Retournez chez vos femmes,
Allez vivre cachés, prudents, contents, infâmes !
(…)
L’accumulation suffit à créer l’image colorée, obsédante, de la foule des soldats médusés par la colère du roi.
Modernité et expérimentations
Rimbaud, Apollinaire ou Michaux prolongent la forme.
Rimbaud s’en prenant à l’Église :
(…) Il est un Dieu qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or (…)
Extrait de « Le Mal » 1870 paru dans « Reliquaire, poésies » 1891
Ou Guillaume Apollinaire :
(…) Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
(…)
Les inscriptions des enseignes et des murailles
Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent (…)
Extrait de « Zone » paru dans « Alcools » 1913
Ou bien encore, Henri Michaux :
(…) Ah que je te hais Boileau,
Boiteux, Boignetière, Boiloux, Boisgermain
Boirops, Boitel, Boivery
Boicamille
Boit de travers
Bois ça
Extrait de « Glu et gli » dans « L’espace du dedans » Gallimard 1944/1966
On pourrait citer aussi Bertold Brecht ou Jean-Pierre Verheggen, Maurice Carême qui en fait un exutoire de sa gloutonnerie dans « L’ogre » :
J’ai mangé un œuf
Deux langues de bœufs
Trois rôts de mouton
Quatre gros jambons
Cinq rognons de veau
Six couples d’oiseaux (…)
… et bien sûr Paul Éluard, lorsque la litanie devient sublime prière dans « Liberté » :
Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom
Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives(…)
Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom (…)
L’Oulipo : la liste comme contrainte
Tous ces auteurs et bien d’autres ont donné aux poèmes listes leurs lettres de noblesse ; pourtant c’est plus tard, avec l’Oulipo, que la forme sera théorisée et revendiquée.
L’Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle) fondé en 1960, est un groupe de travail réunissant mathématiciens et écrivains dans le but d’expérimenter une littérature sous contraintes. L’idée est de s’imposer une ou des contraintes pour commencer un texte et de voir ensuite comment celui-ci peut se développer. Raymond Queneau et le scientifique François Le Lionnais sont à l’origine de ce groupe réunissant une dizaine d’amis communs comme Georges Perec, Jacques Roubaud, Michèle Métail ou Hervé Le Tellier.
Les contraintes que s’impose l’écrivain sont alors aussi multiples que saugrenues, ne dépendant que de l’imagination de l’auteur.
On peut, par exemple, décider de se passer d’une lettre comme dans « La disparition » ouvrage où Georges Perec se prive totalement de la lettre « e ».
On peut aussi dans un texte remplacer chaque substantif par le septième suivant dans le dictionnaire, ou bien pratiquer la « boule de neige » avec un premier vers d’une lettre, un deuxième vers de deux lettres … et bien d’autres fantaisies !
Dans ces conditions, tout est permis et l’utilisation de listes devient une contrainte parmi d’autres.
(…) puisque vous acclamez les meilleurs et les pires
les singes chamarrés les chiens qui font le beau
les chaouchs les chacals les chameaux et les chbires (…)
Raymond Queneau extrait de « À d’autres » dans « œuvres complètes » La Pléïade 1989
Michèle Audin, mathématicienne et écrivaine disparue en 2025, ajoutera même à sa liste une contrainte supplémentaire : tous les substantifs devront commencer par la même lettre.
Myriam aime les macarons, la mortadelle, le merlan, la mozzarella, la mangue, la meringue, la musculation (…)
Les exemples des listes oulipiennes sont légion !
La liste en musique
On ne saurait terminer cette chronique (bien loin d’être exhaustive) sans aborder la poésie mise en musique.
Dans cette circonstance, rien ne convient mieux à une liste de mots qu’un accompagnement musical répétitif, une phrase souvent simple mais toujours insistante, souvent obsédante. Ainsi en est-il dans la chanson d’Eddy Marnay interprétée par Marie Laforêt :
Anton, Ivan, Boris et moi
Rebecca, Pola, Yohanna et moi
Sacha, Sonia, David et moi
Dimitri, Yani, Natacha et moi (…)
De même chez Nino Ferrer avec « Les cornichons »
(…) Des cornichons, de la moutarde
Du pain, du beurre, des p’tits oignons
Des confitures
Et des œufs durs,
Des cornichons (…)
On pourrait aussi citer l’immense chansonnier Boby Lapointe ou la palette de couleurs des « marchés de Provence » de Gilbert Bécaud :
(…) Voici pour cent francs du thym de la garrigue
Un peu de safran et un kilo de figues
voici l’estragon et la belle échalote
Le joli poisson de la Marie-Charlotte
Voulez-vous, pas vrai, un bouquet de lavande
Ou bien quelques œillets ? (…)
Pour conclure, souvenons-nous de l’opérette de Reynaldo Hahn, « Ciboulette » dont le livret est signé en 1923 par Robert de Flers :
Nous avons fait un beau voyage,
Nous avons rencontré des dindons empathiques
Des lapins prolifiques
Des chapons vieux garçons
Nous avons rencontré des oies très distinguées
Des poules intriguées et des cœurs de pinsons
Nous avons rencontré monsieur l’maire et l’curé
La mercière et son frère, le receveur et sa sœur
Le sacristain et son chien
La baronne et sa bonne
Le bedeau et son veau (…)
Comment mieux terminer qu’avec cette jolie et bucolique invitation à la promenade, en somme, un inventaire dans un pré… vert !
Collaborateur régulier de Strophe.fr, Patrice Alzina est poète, essayiste et conférencier, publié en France, en Belgique et au Québec. Son ouvrage « La poésie n’est pas ce que vous croyez » a reçu en 2025 le Prix Yves Barthez de l’essai littéraire de l’année décerné par l’Académie des Jeux Floraux. Scientifique de formation, il est Docteur en Sciences Odontologiques, ancien universitaire et ancien expert près les tribunaux.
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