26 Mar Prix Robert-Ganzo 2026 : deux voix qui ne lâchent rien
Le jury du prix Robert-Ganzo vient de désigner ses deux lauréats du printemps. D’un côté, Maram al-Masri et son Grand Prix mérité de longue date. De l’autre, Laure Morali et le Prix Orénoque. Deux poétiques aux antipodes, une même exigence
Le 10 mars, le jury des prix Robert-Ganzo s’est réuni et a tranché. Pas de consensus mou, pas d’équilibre de façade : deux noms, deux œuvres, deux manières radicalement différentes d’habiter la langue française. Le Grand Prix va à Maram al-Masri, le Prix spécial Orénoque à Laure Morali. Le palmarès de printemps du prix le plus doté de la poésie francophone confirme la ligne du jury présidé par Alain Borer : récompenser des poètes en prise directe avec le monde, loin des effets de manche formalistes.
Maram al-Masri : la menace tenue depuis 1984
Née le 2 août 1962 à Lattaquié, Maram al-Masri s’exile en France en 1982 et s’installe à Paris, où elle vit toujours. Le Grand Prix lui est attribué pour l’ensemble d’une œuvre construite sur plusieurs décennies — et notamment pour la réédition, chez Bruno Doucey, de Je te menace d’une colombe blanche. L’histoire de ce livre dit beaucoup : ses premières poésies étaient des lettres d’amour écrites à son premier amour d’adolescence ; c’est son frère aîné, poète lui aussi, qui trouva les cahiers et les fit publier à Damas en 1984. Quarante ans plus tard, ces textes de jeunesse sont enfin réédités en France.
Quarante ans et rien n’a vieilli. Peu d’images dans cette poésie — dont Adonis et de grands poètes français ont salué la beauté —, mais la calligraphie nette et déliée des émois d’une femme. C’est là toute la singularité d’al-Masri : une langue resserrée, presque minérale, qui n’enrobe rien. Le titre l’annonce déjà — une colombe qui menace, c’est-à-dire une tendresse qui n’est pas soumission, une douceur qui n’exclut pas le danger. Le désir, la blessure, l’exil traversent ces pages sans chercher l’effet. Ça coupe court, ça va droit.
Sa poésie est saluée par la critique des pays arabes et traduite dans de nombreuses langues — allemand, anglais, italien, espagnol, serbe, corse, turc. Depuis Cerise rouge sur un carrelage blanc jusqu’aux Âmes aux pieds nus (2023), l’œuvre d’al-Masri forme un bloc cohérent, une voix qui s’approfondit sans se dénaturer. Le Grand Prix 2026 arrive avec le sentiment d’une reconnaissance longtemps due. Elle succède à Joël Vernet, lauréat 2025.
Laure Morali : déplacer sans faire de bruit
Avec le Prix Orénoque — prix spécial du jury —, la récompense prend un autre axe. Laure Morali est poète, auteure de récits et de romans. Originaire de Bretagne, elle vit à Montréal. Son écriture, façonnée par la respiration de la mer, cherche à relier les mondes séparés par l’Histoire.
Personne seulement, paru en 2023 chez Mémoire d’encrier, est le livre retenu. Sur un air de Leonard Cohen, la poète marche dans Montréal, s’arrête, médite et écrit d’une rue à l’autre — un dialogue avec l’ange où les mots se détachent et, dans leur miroir, tout s’éclaire ou s’efface. Ce n’est pas la poésie du choc frontal. Morali travaille le déplacement : les voix circulent, les territoires se superposent, les identités restent en mouvement. Le souffle des éléments, la transmission de savoirs anciens, le pouvoir des mots et la transformation des êtres traversent son œuvre.
Son engagement auprès des Premières Nations du Québec — elle a notamment co-dirigé des anthologies avec la poète innue Joséphine Bacon — n’est pas accessoire : il est au cœur d’une écriture qui pense le lien, la dette, la langue partagée. Discret, mais tenace. Elle succède à Seyhmus Dagtekin, lauréat 2025.
Un prix qui sait ce qu'il veut
Depuis son lancement en 2007, le Prix Robert-Ganzo — du nom du poète vénézuélien d’expression française Robert Ganzo (1898-1995), placé sous l’égide de la Fondation de France — distingue des auteurs de poésie en prise avec le mouvement du monde, loin du champ clos des laboratoires formalistes. Ce palmarès l’illustre sans détour. D’un côté, une poésie qui refuse tout emballage et touche juste depuis quatre décennies. De l’autre, une écriture qui déplace les repères en douceur, mais avec une rigueur constante.
Le jury, présidé par Alain Borer, réunit Jacques Bonnaffé, Claudine Delaunay, Yvon Le Men, Dominique Sampiero, Nathalie Swan et Axel Wiegandt. Des praticiens de la langue, pas des arbitres du goût institutionnel.
Les deux lauréates seront célébrées à Saint-Malo lors du festival Étonnants Voyageurs (24 mai), puis au Marché de la Poésie à Paris (4 juin), à la Maison de la Poésie en novembre. Ces lectures en public diront ce que la page ne peut pas toujours promettre : est-ce que ça tient debout hors du livre ? Pour al-Masri comme pour Morali, la réponse est déjà là.
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