27 Avr La langue comme blessure : Paloma Hermina Hidalgo reçoit le prix Yvan Goll 2026
Elle a dynamité la Genèse, convoqué Genet, fait du corps maternel un abîme sacré. Avec Féerie, ma perte, Paloma Hermina Hidalgo reçoit le prix international de poésie francophone Yvan Goll 2026 ; et la consécration d’une œuvre qui brûle ce qu’elle touche.
Il y a des prix qui tombent comme une évidence. Décerné chaque année par la Fondation Yvan et Claire Goll lors du Marché de la Poésie à Paris, doté de 4 000 euros, le prix Yvan Goll est destiné à promouvoir les poètes francophones méconnus ou émergents dont un recueil vient de paraître. Créée en 1991, la fondation rend hommage à un couple de poètes cosmopolites ayant traversé l’expressionnisme, le surréalisme et le réisme (mouvement fondé par Yvan Goll lui-même à la fin de sa vie). Un héritage exigeant que l’édition 2026 honore sans compromis.
C’est Féerie, ma perte (Corlevour) qui a emporté le jury. Un castelet, des marionnettes lesbiennes, une mère toute-puissante qui sculpte des poupées vivantes. Au centre : Pupa, fille sacrifiée, jouant avec ses doubles comme on rejoue une naissance devenue faute. Le dispositif est théâtral et le verbe qui l’anime n’a rien de sage. Entre contes de fées et poétique de la démesure Hidalgo construit des chants où le floral et le panique jaillissent des ruines. Le tout tient en moins de soixante-dix pages — ce qui suffit largement pour que le lecteur ne ressorte pas indemne.
Du vertige des origines
Qui est Paloma Hermina Hidalgo ? Une écrivaine, poète, essayiste, danseuse et actrice, formée à l’École normale supérieure (Ulm) et à HEC Paris. Révélée par Michel Deguy alors qu’elle est encore étudiante, elle publie dès dix-huit ans dans Le Monde, Esprit, Art Press, Le Monde diplomatique, intervient régulièrement sur France Culture, enseigne à Sciences Po. Et, en parallèle de tout cela, elle écrit une œuvre qui tranche radicalement avec l’époque de la prudence littéraire.
Tout a commencé avec Cristina (Le Réalgar), publié sous hétéronyme, préfacé à la réédition de 2023 par Alain Borer. Puis Rien, le ciel peut-être (Sans escale), lauréat du prix Méditerranée poésie 2024. Puis le roman Matériau Maman (Corlevour), qui explore sans retenue la folie, le rapport à la mère et le dérèglement des corps. Féerie, ma perte prolonge ce mouvement, le radicalise, le porte à son point d’incandescence : une poésie démiurgique autant que de la chute, métaphysique autant que pornographique, où la figure maternelle n’est plus seulement le sujet mais l’architecte d’une cosmogonie entière — et de sa destruction.
Ce qui frappe dans cette trajectoire, c’est la cohérence souterraine. D’un livre à l’autre, Hidalgo creuse le même gisement : l’inceste, la jouissance, la psychose, la relation mère-fille comme scène originaire du langage. La poésie comme façon de s’inventer sujet à partir d’une position d’objet — la formule est d’elle, et elle suffit à comprendre l’enjeu de l’œuvre entière.
Le baroque comme nécessité
La comparaison avec Jean Genet est revenue si souvent dans les critiques qu’elle risque de virer au tic de plume — mais elle dit quelque chose de juste. Non pas une influence assumée, plutôt une parenté d’exigence : la même conviction que la littérature ne vaut que dans l’excès, que la beauté doit passer par l’obscénité pour atteindre quelque chose de vrai, que la langue doit prendre des risques que personne d’autre n’oserait prendre. Ce baroque-là n’est pas décoratif. Il est structural.
Le titre lui-même est un piège syntaxique, une bascule. On croit lire l’annonce d’un conte ; on lit en réalité l’inscription d’un destin. La féerie ne se dissout pas dans la perte : la sève sémantique tient dans l’apposition, dans le coup de fouet de la virgule.
Il faut aussi dire la dimension scénique de l’œuvre, qui n’est pas annexe. Féerie, ma perte a été joué au Lieu Unique, scène nationale de Nantes. Sur scène, Hidalgo incarne ses textes avec une théâtralité maîtrisée et le recueil imprimé garde la trace de cette énergie. On le lit comme on assisterait à quelque chose.
En distinguant Hidalgo pour Féerie, ma perte, le jury envoie un message clair : la radicalité formelle, quand elle est tenue jusqu’au bout, est une valeur, pas un défaut. La revue Europe notait que ce travail est « la matrice de son génie » et qu’Hidalgo court « d’ores et déjà libre sur le chemin de la perfection ». Libre. Le mot est exact. Et un peu vertigineux.
Féerie, ma perte
Féerie, ma perte de Paloma Hermina Hidalgo est un recueil poétique radical qui détourne les mythes de la création pour explorer le désir, l’enfance et la chute. À travers un univers de marionnettes et de poupées brisées, l’autrice construit une sorte de théâtre mystique et cruel, où le langage devient rituel et le corps, lieu d’expérience spirituelle.
L’ouvrage brouille toutes les frontières — entre sacré et obscène, corps et parole, créateur et créature — pour proposer une vision subversive et incarnée de la poésie. Le sexe y est envisagé comme une force de révélation, presque mystique, tandis que la figure de « Maman » agit comme une démiurge ambivalente, à la fois aimante et destructrice.
Plus qu’un simple texte, le livre se présente comme une expérience : une écriture intense et transgressive qui cherche à faire surgir une vérité enfouie, en transformant chaque poème en acte, en offrande et en rupture avec le réel.
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