Les libraires du Québec ont voté pour le feu

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Le 28 avril 2026, au Théâtre Paradoxe, les libraires du Québec ont couronné Uashtenamu : Allumer quelque chose de Marie-Andrée Gill. Un recueil innu-québécois sur ce qui brûle sans flamme visible — la joie ordinaire, le territoire, la langue récupérée.

Six ans entre deux recueils, c’est le temps qu’il faut parfois pour trouver la bonne posture. Chauffer le dehors (2019) était un livre de rupture, sombre et précis. Uashtenamu est son contraire — pas son opposé, son envers. Marie-Andrée Gill, poète ilnue originaire de Mashteuiatsh, installée depuis quelques années à Petit-Saguenay, revient avec 128 pages qui refusent l’angoisse sans pour autant faire semblant que tout va bien. C’est plus difficile à tenir qu’il y paraît.

Le titre est, pour la première fois dans son œuvre, en innu-aimun. C’est Joséphine Bacon qui le lui a suggéré. Gill hésitait — elle a souvent parlé de son rapport compliqué à la langue de sa nation, dépossédée avant même sa naissance. Elle a fini par l’accepter : « Je commence à me sentir moins imposteur. » Chaque poème du recueil est accompagné de son titre en innu, sauf trois — « La poutine », « Le post-it », « Les émojis » — parce que certains mots n’ont pas d’équivalent, et c’est très bien ainsi.

« Je suis le vent, je suis la roche, je suis la rivière, la truite, la femme : je suis une chose parmi tant d'autres pis c'est ben correct de même »

Marie-Andrée Gill, Uashtenamu

une vision du monde horizontale

Ce que Gill met en scène, c’est une vision du monde horizontale — l’humain, l’animal, le minéral sur le même plan, sans gradation — qu’elle rattache explicitement à une philosophie innue et qu’elle ancre, concrètement, dans le Tacoma violet de son oncle Bernard, les fraises sauvages au bord de la rivière, un bébé qui sourit dans son sommeil. La couverture, signée par la grande artiste michif Christi Belcourt — membre de l’Ordre du Canada, dont les peintures à l’acrylique imitent le perlage floral des Premières Nations — déborde dans le même sens : la vie végétale partout, rien de hiérarchisé.

En exergue, Miyazaki : « porter sur le monde un regard sans haine ». Ce n’est pas une belle intention — c’est la contrainte formelle du livre. Gill l’a dit sans ambages : ce recueil n’est pas une réponse à l’actualité anxiogène, ce n’est pas de la résistance. C’est une observation qui n’est pas désengagée. La nuance compte.

Les libraires ont voté pour ça. Ces gens qui lisent pour vivre et qui recommandent pour de vrai ont reconnu dans ce recueil quelque chose de fiable — une poésie du quotidien qui ne se prend pas pour plus qu’elle est et qui, précisément pour ça, tient la distance.

Uashtenamu : Allumer quelque chose

Dès le matin, la poète prend le monde à bras-le-corps et observe l’ordinaire et l’extraordinaire de chaque jour. Ce qu’elle voit ? Ce qui est, la réalité qui coule dans l’instant et d’où elle tente de cueillir la joie.

Comme bon lui semble, elle parcourt le territoire avec la force de son corps et parfois celle du vieux pick-up de son oncle Bernard. Avec son franc-parler, Marie-Andrée Gill appelle à accepter notre époque comme elle se présente, en questionnant les frontières qui se dressent entre soi et quelque chose d’infiniment plus grand qui n’a pas besoin de nom. L’espace d’un changement de vitesse, elle s’attarde à l’art du geste et à la réflexion dans une poésie amoureuse mais surtout relationnelle, qui invite à remonter le regard vers l’autre, à ralentir, à cohabiter, à embrasser ce qui est là, sans jugement. Toutes lumières allumées, elle éclaire le chemin à grande distance.

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