29 Avr Poésie/Flammarion : la fin d’un monde
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uarante-deux ans après sa fondation, la collection Poésie/Flammarion ferme ses portes sous la forme qu’elle avait su imposer. Son dernier directeur, Yves di Manno, tire le rideau avec Élagage, un livre-bilan paru en janvier 2026. C’est une page de l’édition poétique française qui se tourne… et pas des moindres.
Il y a des fins qui ne font pas de bruit. Pas de communiqué, pas de soirée d’adieu, pas de tribune collective enflammée. Juste une phrase glissée dans la quatrième de couverture d’un livre épais, dense, sans concessions : avec ce volume prend fin l’aventure de la collection Poésie/Flammarion, qu’Yves di Manno a animée de 1994 à aujourd’hui. C’est discret, presque cryptique. C’est pourtant l’épilogue d’une des aventures éditoriales les plus importantes de la poésie contemporaine française.
Le livre s’appelle Élagage — le titre ne manque pas d’ironie. Di Manno y décrit des voies mal explorées, y salue des complices, y règle des comptes avec l’histoire du surréalisme, et esquisse le bilan d’un long parcours en renouant avec ses prémisses, ses espoirs initiaux, sa révolte fondatrice. Il y a quelque chose de cohérent, presque de beau, dans cette façon de clore une collection par un essai critique — comme si l’éditeur rendait les clés en expliquant pourquoi il les avait acceptées, et pourquoi il les rend.
Une maison dans la maison
La collection a une histoire en deux temps. C’est en 1983 que Claude Esteban — traducteur d’Octavio Paz et de Jorge Guillén, prix Goncourt de la poésie en 2001 — fonde la collection chez Flammarion. Il la dirige jusqu’en 1993, imposant une ligne exigeante, ouverte sur les littératures étrangères, hostile aux écoles. Yves di Manno prend le relais en 1994. Poète, traducteur, spécialiste de la poésie nord-américaine — l’un des grands passeurs de William Carlos Williams et d’Ezra Pound en France —, il partage avec son prédécesseur cette méfiance instinctive à l’égard des chapelles. L’idée de départ : constituer un espace ouvert, susceptible d’accueillir des œuvres très différentes, voire esthétiquement opposées, toutes participant au profond renouveau de l’écriture poétique en France depuis un demi-siècle. Pas de cénacle, pas de mots d’ordre — juste des voix isolées, des parcours atypiques, des univers para-littéraires.
En trente-deux ans de direction, di Manno aura accueilli plus de deux cents titres, d’une soixantaine d’auteurs. Des poètes souvent peu médiatisés, des traductions majeures, des œuvres longues et difficiles : Esther Tellermann, Nicolas Pesquès, Patrick Beurard-Valdoye, Jean Daive, Anne Calas, Hélène Sanguinetti — autant de noms qui auraient pu errer sans ancrage dans un paysage éditorial rarement généreux avec la poésie non-scolaire.
Ce que le catalogue ne dit pas
Le paradoxe de la collection, c’est qu’elle aura existé au sein d’une maison dont l’économie ne se fait pas sur la poésie. Flammarion, c’est les romans à grand tirage, les beaux livres, les essais — un groupe appartenant depuis 2012 à Madrigall, c’est-à-dire à Gallimard. La poésie y a toujours vécu comme une enclave : tolérée, respectée, mais structurellement minoritaire. Di Manno lui-même l’écrivait sans détour : son travail se déployait dans un monde qui ne veut plus rien savoir de la poésie. Cette phrase, répétée dans la présentation d’Élagage, est un constat clinique sur l’état du marché, sur la désaffection des médias, sur la marginalisation progressive d’une forme d’écriture que les grandes maisons maintiennent davantage par tradition que par conviction commerciale.
Il faut être précis : le label « Poésie » ne disparaît pas du catalogue Flammarion. Des titres continuent de paraître sous ce nom en 2026 — Michel Houellebecq en mars, une anthologie de Jean-Michel Espitallier en février, Isabelle Garron en janvier. Ce qui s’arrête, c’est la direction éditoriale qu’Yves di Manno y avait incarnée : une cohérence de choix, une politique de l’œuvre longue et du poète inconnu, un rapport à la poésie nord-américaine comme boussole esthétique. Une collection n’est pas un label, c’est une intelligence à l’œuvre. L’anthologie Un nouveau monde, co-signée avec Isabelle Garron, proposait pour la première fois un vaste panorama des écritures poétiques en France depuis 1960 et avait été couronnée par l’Académie française en 2018 — elle illustrait exactement ce que la collection voulait être : une cartographie du possible, pas une vitrine institutionnelle.
L'élagage et l'après
La disparition d’une collection comme celle-ci ne crée pas un vide instantané — les livres restent disponibles, les auteurs continuent d’écrire. Mais elle modifie l’écologie : une collection, c’est un point de ralliement pour les libraires, un signal pour les lecteurs, un espace de légitimité pour les poètes qu’elle publie. Mais ce que Flammarion offrait, c’était une poésie de l’avant-garde tranquille, ni underground ni académique, distribuée en librairie générale avec la caution d’un grand groupe. Ce créneau-là reste vacant.
Élagage — le geste du jardinier qui coupe ce qui est épuisé pour que d’autres branches poussent. Di Manno a choisi ce titre en sachant qu’il refermait une histoire. Le monde ne veut plus rien savoir de la poésie. Ce n’est pas une raison pour se taire. C’est peut-être une raison pour changer de terrain.
Bur Michel
Publié à 23:08h, 01 maiQuand en plus la niche perd ses rares figures de proue ; c’est dire en effet combien le monde va mal, alors que le besoin de poésie n’a jamais été aussi fort…