Thérèse Maquet : à qui profite l’air ?

Photo : © Domaine public - Jules Massenet, 1880 - Pierre Petit/Bibliothèque nationale de France

Thérèse Maquet, poétesse parisienne morte à 33 ans, a vu ses vers immortalisés sans jamais être citée dans l’un des airs les plus célèbres de l’opéra lyrique. Retour sur un pillage signé Jules Massenet.

« Je demande pardon aux poètes que j’ai pillés,
poètes de tous pays, de toutes époques,
je n’avais pas d’autres mots, d’autres écritures
que les vôtres, mais d’une façon, frères,
c’est un bien grand hommage à vous
car aujourd’hui, ici, entre nous, il y a
d’un homme à l’autre des mots qui sont
le propre fil conducteur de l’homme,
merci »

Gaston Miron

Pour cet aveu, cette repentance du grand poète national québécois Gaston Miron, combien d’autres emprunts non revendiqués par leurs auteurs, combien d’autres forfaits ont-ils été perpétrés par des écrivains adoptant la paternité de textes qu’ils n’ont pas écrits ?

Si l’on peut comprendre, sans pour autant l’excuser, l’usage de cette malversation chez des écrivaillons sans talent ni scrupules (bien qu’aujourd’hui ce soit l’utilisation de l’I.A. qui remplisse, hélas, cet office de faussaire), cela semble totalement inadmissible lorsque le vol est commis par un personnage ayant déjà acquis une célébrité certaine et une reconnaissance affirmée !

Et pourtant …

Thérèse Maquet naît à Auteuil le 12 octobre 1858 dans une riche famille de commerçants.
Son père, Hector Maquet, a fondé avec son frère Charles dès 1841 la « Maison Maquet » spécialisée dans la papeterie et la maroquinerie de luxe, rue de la Paix à Paris.

De plus, son autre oncle, Auguste Maquet est un collaborateur d’Alexandre Dumas, pour ne pas dire un « co-auteur » du grand romancier, puisqu’il est reconnu que Dumas s’entourait pour écrire ses ouvrages d’une escouade d’écrivains et qu’il n’hésitait pas à leur faire tenir la plume à sa place.
La jeune fille évolue donc dans un milieu cultivé et littéraire qui accueille aussi dans son sein le poète Sully Prudhomme, grand ami de la famille.

Thérèse aime écrire ; écrire de la poésie. Elle est talentueuse.

Elle donne à lire ses vers à Sully Prudhomme qui les apprécie beaucoup et lui suggère de les publier. Thérèse refuse. La poésie n’est pour elle qu’un passe-temps et elle n’envisage pas de donner de la publicité à ses écrits.

Sully Prudhomme insiste en vain. Ce n’est qu’après le décès précoce de Thérèse en 1891 (à 33 ans) que ses vers seront enfin rendus publics grâce à l’entremise de son frère. Sully Prudhomme acceptera de préfacer les « Poésie posthumes » éditées chez A. Lemerre en 1892. Le poète soulignera « l’émotion très délicate » qui parcourt ces poèmes et une « suave mélancolie dans (des) pleurs d’une pureté délicieuse ».

« C’est presque un rêve, une ombre de chose,
C’est indécis, fuyant, irisé ;
C’est le baiser tremblant qui se pose
Et qui s’envole à peine posé (…) »

 
extrait de « Papillon », Thérèse Maquet

Dans les années 1870, Thérèse Maquet, comme toute jeune fille de bonne famille, doit apprendre le piano.
La famille choisit pour cela un jeune professeur d’une trentaine d’années, désargenté au retour de la guerre, mais dont le talent s’est déjà révélé par un Prix de Rome obtenu en 1863 : Jules Massenet.

Jules Massenet est né en 1842 à Saint-Etienne, fils d’un polytechnicien maître de forges.
À 11 ans il entre au Conservatoire.
À 21 ans, son Prix de Rome l’envoie pour un an à la Villa Médicis dans la capitale italienne où il fait la connaissance et se lie d’amitié avec Franz Liszt.
Jules se marie en 1866 avec une de ses élèves de piano, la jeune Ninon de Gressy.
À son retour de la guerre de 1870, il renoue avec ses cours de piano et rencontre à cette occasion Thérèse Maquet.

Le succès arrive en 1873 grâce à son opéra « Don César de Bazan » créé à l’Opéra Comique.
Dès lors, les trompette de la renommée ne se tairont plus pour lui. Il obtient la Légion d’Honneur en 1876, est nommé professeur au Conservatoire en 1878, année où il est élu à l’Académie des Beaux-Arts.
En 1884 il donne « Manon » à l’Opéra Comique ; c’est un triomphe.

Le triomphe de Werther sur un emprunt silencieux

Vers 1885-1886, Massenet se met à la composition de « Werther » et confie le livret à Édouard Blau, Paul Milliet et Georges Hartmann qui s’inspirent du roman épistolaire de Goethe, « Les souffrances du jeune Werther ».

Massenet présente son opéra au directeur de l’Opéra Comique qui le refuse. En effet une scène comporte un coup de revolver, ceci effraie l’administrateur, cela ne se fait pas à l’Opéra ! De plus en 1887 un incendie ravage l’Opéra Comique qui ne pourra plus recevoir de représentations avant longtemps.

Sur ces entrefaites, Thérèse a montré ses poèmes à son professeur qui lui propose d’en mettre certains en musique. Elle n’acceptera que peu de temps avant sa mort et Massenet composera et présentera en 1891, 1892,  quatre mélodies sur des poèmes signés de Thérèse après le décès de cette dernière.
Mais revenons à « Werther » …

Après le succès de « Manon » à Paris, l’Opéra de Vienne passe commande d’une œuvre à Massenet. Celui-ci reprend alors son opéra inédit, « Werther ».

Insatisfait par le travail de ses librettistes, il décide alors de modifier les textes de deux airs de l’acte 3 qui deviendront célèbres :

« L’air du rire » et surtout « L’air des larmes »

sauf que pour remplacer les textes défaillants, il utilise deux poèmes de Thérèse Maquet sans la citer, sans que son nom ne soit jamais mentionné.

La création a lieu à Vienne en février 1892, puis reprise en français à Genève en décembre 1892. C’est un succès. Le directeur de l’Opéra Comique accepte alors de représenter l’œuvre à Paris, salle du Châtelet. Succès auprès de la critique mais bouderie du public malgré des triomphes à New York, Saint-Pétersbourg, Londres ou Milan.

Ce n’est qu’en 1903 qu’une nouvelle production l’imposera en France.

Thérèse Maquet, décédée en 1891, ne saura rien de ces succès, ne pourra jamais revendiquer ses écrits, ne sera jamais reconnue comme la créatrice des mots de l’un des plus beaux airs de l’œuvre devenu l’un des plus célèbres de la scène lyrique : « L’air des larmes » de Charlotte à l’acte 3.

« Les larmes qu’on ne pleure pas
dans notre âme retombent toutes
Et de leurs patientes gouttes
Martèlent le cœur triste et l’as.
Sa résistance enfin s’épuise
Le cœur se creuse et s’affaiblit
Il est trop grand rien ne l’emplît
Et trop fragile, tout le brise. »

Collaborateur régulier de Strophe.fr, Patrice Alzina est poète, essayiste et conférencier, publié en France, en Belgique et au Québec. Son ouvrage « La poésie n’est pas ce que vous croyez » a reçu en 2025 le Prix Yves Barthez de l’essai littéraire de l’année décerné par l’Académie des Jeux Floraux. Scientifique de formation, il est Docteur en Sciences Odontologiques, ancien universitaire et ancien expert près les tribunaux.

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