Botte de foin

Photo : © Théo Giacometti
Botte de foin
Hortense Raynal – Éditions Cambourakis

je vais dans le matin le matin chaud ;
j’écrase des insectes ;
et je pense à ma mère.

je lui ai demandé ;
de m’expliquer ;
l’eau qui court derrière un faon mort.

c’est rien ;
c’est pas un signe rien ;
et il n’y a pas plusieurs mondes.

MÊME SI JE N’Y (extrait)

Dans Botte de foin, son cinquième livre, Hortense Raynal fait de la botte de foin un objet philosophique : massive, mélancolique, opiniâtrement silencieuse et pourtant plus bavarde que n’importe quelle métaphore sur ce que c’est que d’être faite d’un endroit.

Il y a quelque chose d’entêté dans le titre. Botte de foin. Pas de métaphore en embuscade, pas d’ornement : juste la chose, posée là, dans le champ. La couverture — noir et blanc — reproduit une huile sur toile de Maude Maris intitulée Chasseur (2024) : une botte ronde sous un ciel sombre, un oiseau perché, rien d’autre. La couleur a été retirée. On est prévenus.

Hortense Raynal a grandi en Aveyron, est passée par l’ENS Ulm, et vit aujourd’hui près de Marseille dans un lieu collectif en pleine campagne. Le trajet dit quelque chose : ni retour à la terre ni rupture nette, plutôt une vie qui refuse de choisir entre les deux. Elle fonde la compagnie La Déforme, monte sur scène avec un looper, travaille la voix comme une matière qu’on pétrit. Elle publie aussi dans des dizaines de revues, donne des performances un peu partout — Nantes, Bordeaux, Grenoble, Bruxelles. Depuis Ruralités (2021, préfacé par Marie-Hélène Lafon, Prix du premier recueil de la Fondation Labbé), chaque livre est une nouvelle fouille dans le même sol : le monde paysan, sa langue trouée, ce qu’il laisse dans le corps de ceux qui en viennent et qui sont partis. Nous sommes des marécages (Maëlstrom, 2023), puis bouche-fumier (Cambourakis, 2024) — ce dernier salué par Libération, La Croix, Reporterre — ont confirmé qu’elle ne fait pas de la poésie du terroir. Elle fait quelque chose de plus inconfortable que ça.

Une logique de champ

Le livre s’ouvre sur une sorte de syllogisme paysan. Les bottes sont silencieuses, donc elles disent quelque chose sur le problème avec le langage. Elles sont immobiles, donc elles parlent de l’obsession au mouvement. Elles ont toutes la même forme, donc elles interrogent cette drôle de forme mouvante qu’est le moi. Ce n’est pas de la poésie champêtre. C’est de la phénoménologie en bottes de caoutchouc — et Raynal sait exactement ce qu’elle fait.

Les poèmes portent des titres qui sont les premiers mots de chaque pièce, en lettres capitales : « C’EST SEPTEMBRE JE, », « QUE MOI QUI, », « ELLE L’A DIT FAUT, ». Phrases suspendues, syntaxe coupée avant d’atteindre son prédicat — comme si le réel avait raccroché au milieu d’une phrase. Cette esthétique de l’inachèvement, Raynal la pratique depuis ses débuts, mais ici elle touche quelque chose de plus tendu. On y devine des morts : un lapin assommé, une poule égorgée, une femme dont la disparition se dit d’abord en occitan (acabat en oc) avant de traverser le reste du livre comme une eau froide sous la glace.

Ce qu'on porte dans les poumons

Ce que cherche ce livre, c’est à localiser le moment exact où l’appartenance au monde paysan cesse d’être une ressource pour devenir un poids — et à travailler ce basculement dans la langue même, pas au-dessus. La carrure insuffisante, les râles paysans dans le corps, le ver géant de terre qu’on porte sans savoir — rien de tout ça n’est écrit sur un mode nostalgique ni victimaire. C’est écrit comme une tentative de vider les poumons.

Car le foin, dans ce livre, c’est aussi ce qui asphyxie. Il tapisse les parois intérieures, jonche le sol de la grotte thoracique, envahit les narines. Et dans un poème tardif, la langue elle-même s’effondre lettre à lettre — ch’ai jerché ch’ai cherjér / ch’ai erché j’ai cherhé or — jusqu’au constat nu : j’ai plus d’air. Ce n’est pas un exercice de style : c’est la syntaxe qui montre comment on suffoque pour de vrai.

La résolution, quand elle arrive, est fragile et tenue. Les dernières pages parlent de nuages, de brume, d’une chambre blanche. Pas de réconciliation sentimentale avec le rural — plutôt une émancipation arrachée après avoir tout dit, mot à mot. Adiu, en occitan, comme au début. La boucle se referme, mais le corps a changé de forme.

J'affirme, en sortie de scène

Le second texte fonctionne comme un dégagement après la tension du premier. Plus rythmé, presque incantatoire — on entend Raynal la performeuse, celle qui travaille la voix comme matière physique. Les motifs reviennent (les poumons, les vallons, les ancêtres qui se taisent), mais dans un autre registre, ascendant, presque chorégraphique. Le mot final — j’affirme — claque sec. C’est une sortie de scène, et c’est voulu.

Dates pour rencontrer Hortense

  • 12 mai Rencontre Toulouse w/ Al Baylac Librairie Terra Nova
  • 21 mai Festival Poema Metz Librairie L’autre rive Nancy
  • 27 mai Lancement Paris w/ Lénaïg Cariou Librairie Monte-en-l’air
  • 28 mai Performance w/ le guitariste Rémi Commain suivie d’un entretien Maison de la poésie Paris
  • 29 mai Performance version acoustique avec Rémi Commain Poètes en résonances Paris
  • 7 juin Table ronde 3 jours de poésie Canet en Roussillon Librairie Victor & Madeleine
  • 16 juin Rencontre Grenoble Librairie Les Modernes
  • 18 juin Lancement Marseillais Librairie Les Sauvages
  • 3, 4, 5 juillet Festival Dires et ouïssances Brocéliande Librairie la clef des mondes
  • Septembre Couvent de la Cômerie et/ou Actoral En cours
  • 3, 4 octobre Les Promesses de l’aube Aix-en-Provence Librairie L’Antre de Calliopée
  • 10 octobre Rencontre Avallon Librairie L’Autre monde

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