René Depestre, cent ans et le Goncourt de la poésie 2026

Photo : © Etienne Rouziès - Creative Commons. Portrait de René Depestre. Lézignan-Corbières, 25 février 2017.

Le Goncourt de la Poésie Robert Sabatier 2026 distingue René Depestre pour l’ensemble de son œuvre. Cette récompense remet au centre une voix franco-haïtienne indocile : lyrique, politique, charnelle, traversée par les révolutions et leurs faillites. Une consécration qui arrive à pic — et qui n’avait que trop tardé.

Le 5 mai, l’Académie Goncourt a proclamé son palmarès de printemps : parmi les lauréats, René Depestre reçoit le prix Goncourt de la Poésie Robert Sabatier, décerné à un poète pour l’ensemble de son œuvre — et non pour un recueil isolé. Le moment est doublement chargé : la distinction intervient alors que l’auteur célèbre son centenaire.

Cent ans, donc. Ou presque. Peu importe : à l’heure des comptes, l’essentiel est ailleurs.

Car ce qui frappe, en relisant la trajectoire de Depestre, c’est sa densité proprement cinématographique. En 1945, il publie son premier recueil, Étincelles. Activiste politique, il doit quitter Haïti après l’arrivée au pouvoir du régime militaire de « Papa Doc ». Il s’installe à Paris où il suit des cours de lettres et de sciences politiques à la Sorbonne, puis, très proche des mouvements de la décolonisation, il se voit expulsé du territoire français et, en 1959, rejoint Cuba où il soutient le nouveau régime de Fidel Castro — avant de quitter l’île en 1978, déçu par l’orientation de la révolution et indigné par l’arrestation du poète cubain Heberto Padilla. Après quoi, il s’installe dans le Sud de la France, à Lézignan-Corbières, où il vit toujours. Jacmel, Paris, Prague, Santiago, La Havane, l’Aude. Une vie à la fois géographique et idéologique — qui a fabriqué une œuvre de friction.

Un laboratoire d'illusions et de ruptures

Cette trajectoire ne relève pas de l’anecdote biographique. Elle est la matière même des poèmes. Chez Depestre, la politique a longtemps été carburant — mais le moteur profond reste caribéen, sensuel, syncrétique. Le volume Rage de vivre refuse la censure : Depestre a cru, sérieusement, à la poésie encadrée par la doctrine. Végétations de clartés (1951) contient des pièces à la gloire de Staline, fait qui devient intelligible quand on lit l’ensemble comme un laboratoire d’illusions et de ruptures. Et c’est précisément là que réside son intérêt : non dans la cohérence d’un bloc, mais dans la tension d’un itinéraire.

En 1971, lors du procès et de l’incarcération du poète cubain Heberto Padilla, Depestre défend publiquement ce dernier et dénonce les dérives du régime castriste. À la suite de cette prise de position, il est écarté du pouvoir et relégué à l’université de La Havane où il doit donner des cours à des policiers déguisés en faux étudiants. La formule est connue : « Ma chaire était une fausse chaire et j’étais un faux professeur qui s’adressait à de faux étudiants. » Cette phrase à elle seule dit quelque chose d’essentiel sur Depestre : il ne se défausse pas, il nomme. Et quand la réalité le trahit, il le dit aussi clairement que quand elle l’enthousiasme.

Rage de vivre : la somme, enfin

Le Goncourt arrive dans un moment éditorial significatif. Seghers a publié en janvier dernier Rage de vivre. Œuvres poétiques complètes. L’ouvrage a valeur de somme, mais aussi de récit : une « autobiographie poétique » où l’on suit un itinéraire littéraire, politique et humain, traversé par les secousses du XXe siècle.

La poésie de Depestre, pour autant, ne se réduit pas à l’engagement. Elle invente aussi ce qu’il appelle lui-même l’« érotisme solaire » — un amour charnel débarrassé de la culpabilité judéo-chrétienne, enraciné dans une vision païenne et profondément caribéenne du monde. Alléluia pour une femme-jardin, qui lui valut le Prix Goncourt de la nouvelle en 1982, en est la démonstration la plus éclatante : le corps comme territoire politique, le désir comme acte de résistance, la sensualité comme langue maternelle retrouvée.

La machine littéraire d'Hadriana

Son grand roman, Hadriana dans tous mes rêves, reçoit le Prix Renaudot en 1988, ainsi que le Prix du roman de la Société des gens de lettres et celui de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. Jacmel, 1938, carnaval, vaudou, mort et résurrection : pas de folklore ici, mais une mécanique narrative qui défait les frontières entre les vivants et les morts, la domination coloniale et l’imaginaire créole. Un roman dont la virtuosité tient précisément à ce qu’il refuse de choisir entre la fête et le deuil.

Le Goncourt de la Poésie, en distinguant l’ensemble de cette œuvre, dit quelque chose d’utile sur l’état de la littérature française — et sur ses aveuglements passés. Depestre a frotté le français à Jacmel, Port-au-Prince, Paris, La Havane, Lézignan-Corbières. Il l’a sorti du salon, passé au sel, au rhum, à la lumière tropicale et aux désillusions révolutionnaires. Sa façon de faire entrer le monde dans le poème comme on fait entrer la musique dans une pièce : fenêtres grandes ouvertes.

L’Académie Goncourt ne lui offre pas une place. Elle reconnaît qu’il l’occupait déjà — depuis quatre-vingts ans.

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