Disparition de Franca Belfond, l’éditrice qui savait que la poésie ne sert à rien

Photo : © DR

La disparition de Franca Belfond remet discrètement en lumière une figure restée à l’écart des récits officiels de l’édition française. Derrière le nom Belfond, souvent associé aux coups éditoriaux de Pierre Belfond, il y avait aussi une femme attentive aux textes fragiles, aux livres hors-format et à cette idée presque disparue aujourd’hui : un catalogue comme territoire d’expérimentation.

Dans l’édition française, certaines figures parlent fort. D’autres fabriquent la pièce pendant que les projecteurs regardent ailleurs. Franca Belfond appartenait à cette seconde catégorie.

Avec Pierre Belfond, elle fonde en 1963 les éditions Belfond. Le nom deviendra rapidement identifiable : couvertures blanches, littérature étrangère, paris commerciaux parfois gigantesques, circulation permanente entre roman populaire et textes plus accidentés. Une maison qui pouvait publier un blockbuster international tout en maintenant des zones moins rentables, plus troubles, plus libres.

C’est souvent là que les choses deviennent intéressantes.

Parce qu’au fond, Belfond n’était pas seulement une machine à succès éditoriaux. C’était aussi un endroit où l’on laissait entrer des livres qui n’avaient pas forcément leur place ailleurs. De la poésie. Des objets hybrides. Des auteurs étrangers encore mal connus en France. Des livres un peu de travers.

Les poètes dans l’arrière-boutique

L’histoire littéraire adore les récits simples : les visionnaires, les génies du marketing, les “grands éditeurs”. Mais quand on regarde de près les archives Belfond, un autre paysage apparaît. Plus fragmenté. Plus vivant aussi.

Franca Belfond accompagne notamment le développement des Cahiers du Regard, collection devenue presque fantomatique aujourd’hui mais qui disait quelque chose d’assez rare sur l’époque : la conviction que poésie, image et édition pouvaient encore dialoguer sans passer par le musée ou le marché du luxe.

On y croise Salvador Dalí, Man Ray, Hans Bellmer, Zao Wou-Ki. Pas comme simples signatures décoratives, mais dans un véritable jeu de correspondances avec les textes. Denis Roche, Lautréamont, Michel Bulteau ou d’autres viennent y créer des livres qui ressemblent moins à des produits qu’à des collisions.

C’est important de le rappeler aujourd’hui : à cette période, publier de la poésie ne rapporte déjà presque rien. Les éditeurs le savent parfaitement. Mais certains continuent quand même. Non par romantisme, mais parce qu’une maison sans endroit de risque finit souvent par devenir un simple distributeur de récits calibrés.

Chez Belfond, la poésie servait un peu à ça : maintenir une tension électrique dans le catalogue.

Une maison qui regardait hors des frontières

Il y avait aussi cette curiosité pour les littératures étrangères avant qu’elles deviennent des segments marketing. Belfond publie Wole Soyinka, Roberto Arlt, Gore Vidal, Milorad Pavić. Remet en circulation Stefan Zweig à une époque où son retour n’a rien d’évident. Va chercher des voix qui ne correspondent pas toujours aux habitudes françaises du moment.

Cette circulation permanente donnait au catalogue un drôle de rythme : quelque chose de moins hiérarchique que dans d’autres maisons. Plus poreux. Plus mobile.

On peut évidemment discuter certains choix éditoriaux de Belfond, son goût assumé pour les gros succès internationaux ou certaines stratégies commerciales très années 1980. Mais justement : la maison tenait dans cette contradiction-là. Une structure capable de vendre massivement sans abandonner complètement ses zones expérimentales.

La disparition de Franca Belfond ramène aussi à ça : une époque où l’édition française n’était pas encore entièrement gouvernée par les tableurs, les projections trimestrielles et les algorithmes de prescription culturelle.

Une époque où publier un poète pouvait relever d’un entêtement personnel.

Et parfois même d’une vision.

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