28 Mai Pentathlon de la poésie : quand les vers entrent dans l’arène
À Lausanne, la poésie prépare un drôle de virage. Ni festival classique, ni simple vitrine littéraire, le « Pentathlon de la poésie » veut transformer la lecture publique en discipline collective, physique, visuelle et sonore. Entre esprit olympique, performance et création transfrontalière, ce projet suisse tente de déplacer les lignes d’un art souvent enfermé dans ses propres habitudes.
Pendant longtemps, la poésie a accepté son image de territoire discret : quelques chaises pliantes, une voix au micro, des livres alignés sur une table. Le Pentathlon de la poésie prend exactement cette image à rebours. À Lausanne, capitale olympique autoproclamée des lettres en mouvement, l’idée est désormais de faire sortir le poème de la page pour le jeter dans l’espace public, sur scène, à l’écran, dans la musique et même dans l’exposition immersive.
Porté par le Printemps de la poésie, qui devient à partir de 2027 une biennale, le projet s’organise autour de cinq épreuves : chanter, discourir, exposer, filmer et performer. Le vocabulaire sportif n’est pas un gadget de communication. Il structure entièrement la proposition. Ici, le poète n’est plus seulement auteur : il devient interprète, collectif, présence physique.
Le risque aurait été évident : transformer la poésie en animation culturelle sous stéroïdes, version “slam olympique” calibrée pour réseaux sociaux. Pour l’instant, le projet semble éviter ce piège grâce à une intuition plus intéressante : considérer la poésie comme une forme capable d’absorber les autres arts sans perdre sa densité.
Une poésie qui cesse de se regarder écrire
Le programme annoncé donne d’ailleurs une indication claire sur cette volonté de déplacement. Les courts-métrages poétiques devront éviter le documentaire illustratif. Les performances scéniques seront pensées comme des créations autonomes. Les conférences performées mélangeront réflexion critique et présence scénique. Même la chanson est envisagée non comme accompagnement mais comme réécriture musicale du poème.
Ce qui frappe surtout, c’est l’ambition de circulation. Le Pentathlon veut réunir des équipes venues de Suisse, de Belgique, de France, du Québec ou d’Afrique francophone. L’objectif n’est pas seulement diplomatique. Il repose sur un constat assez juste : aujourd’hui, la poésie francophone est souvent plus vivante dans ses marges que dans ses centres institutionnels.
Depuis plusieurs années déjà, une partie de la scène poétique suisse travaille précisément cette hybridation des formes. Des auteurs comme Isabelle Sbrissa explorent la polyphonie, l’oralité et les collisions de langues. Claire Genoux ou Leta Semadeni déplacent elles aussi les frontières entre prose, performance et souffle poétique.
Le Pentathlon apparaît alors moins comme une rupture que comme l’aboutissement spectaculaire d’un mouvement déjà engagé : une poésie qui refuse de rester assignée au livre seul.
L’héritage discret du “Pentathlon des Muses”
Le projet revendique aussi un héritage inattendu : celui de Pierre de Coubertin et de son “Pentathlon des Muses”. Le fondateur des Jeux olympiques modernes défendait l’idée que sport et création artistique relevaient d’une même énergie humaine. L’idée pouvait sembler poussiéreuse. Elle retrouve aujourd’hui une étrange actualité.
Car derrière l’esthétique du “poète-performer”, une question plus profonde traverse le projet : que devient la poésie dans une époque saturée d’images, de flux et de prises de parole instantanées ? La réponse lausannoise consiste à ne pas opposer lenteur poétique et culture contemporaine, mais à provoquer leur collision.
Cette orientation explique sans doute les nombreux partenariats annoncés : Musée Olympique, Cinémathèque suisse, HEMU ou encore Plateforme 10. Le Pentathlon cherche moins à protéger la poésie qu’à la mettre sous tension avec d’autres langages artistiques.
Faire événement sans perdre la langue
Reste évidemment une interrogation : comment produire un “événement” sans transformer le poème en simple performance spectaculaire ? Toute la difficulté est là. Beaucoup de festivals littéraires contemporains cherchent l’énergie, l’immédiateté, le visuel. Peu parviennent à préserver une véritable exigence d’écriture.
Le Pentathlon de la poésie sera jugé là-dessus. Sur sa capacité à faire entendre des textes plutôt qu’à simplement produire des formats culturels attractifs.
Mais il faut reconnaître au projet une qualité devenue rare dans le paysage poétique francophone : il tente quelque chose. À une époque où de nombreux festivals recyclent les mêmes dispositifs, Lausanne parie sur le mouvement, le mélange et l’expérimentation collective.
Et rien que pour cela, l’initiative mérite d’être observée de près. Car la poésie, lorsqu’elle cesse de protéger son territoire, retrouve parfois une puissance oubliée : celle d’un art capable non seulement de parler du monde, mais aussi d’en modifier physiquement la perception.
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