Cécile A. Holdban : écrire entre les lignes du monde

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P oète, traductrice, éditrice, peintre, passeuse de littérature : difficile de résumer Cécile A. Holdban à une seule activité. Son travail circule entre les langues, les images, les livres et les voix. Derrière cette œuvre multiple, il y a pourtant une ligne très nette : faire dialoguer les formes, déplacer les frontières et transformer l’exil en espace de création.

Quand elle parle, les disciplines cessent rapidement d’être des cases. Chez Cécile A. Holdban, tout communique : la poésie rejoint la peinture, la traduction nourrit l’écriture, les livres deviennent des objets visuels ou des projets d’exposition. Rien d’abstrait là-dedans. Tout part d’une expérience très concrète des langues et du déplacement.

« J’ai toujours cherché à traduire le monde d’une manière ou d’une autre. »

La phrase revient presque naturellement au milieu de la conversation. Pourtant, elle contient sans doute le cœur de son travail. Traduire, chez elle, dépasse largement le passage d’une langue à une autre. Traduire, c’est déplacer une sensation, faire circuler une mémoire, trouver une forme capable d’accueillir un paysage intérieur.

Née dans une famille dont l’histoire est traversée par l’exil entre la Hongrie, l’Allemagne et la France, elle grandit entre plusieurs territoires culturels. Le hongrois, langue maternelle transmise par sa famille marque profondément son rapport au monde. « La poésie y est très vivante », explique-t-elle. Avant même de lire, elle entend des poèmes, des récits, des chansons. Ici, l’oralité précède le texte.

Cette enfance plurilingue laisse une empreinte durable. Adolescente, elle écrit d’abord en hongrois dans un lycée en Allemagne créé pour la diaspora hongroise. Puis, lors de ses études parisiennes, le français s’impose progressivement comme langue d’écriture. L’allemand, lui, restera longtemps une langue de lecture davantage qu’une langue de création.

Cette traversée linguistique irrigue aujourd’hui toute son œuvre. Chez elle, les questions d’exil, de transmission et de mémoire ne prennent jamais la forme d’un discours théorique. Elles restent profondément incarnées. Elles passent par des figures, des paysages, des voix.

Une œuvre habitée par les passages

Ce qui frappe dans son parcours, c’est moins la dispersion que la continuité. Depuis ses premiers textes, Cécile A. Holdban travaille la question du passage : passage d’une langue à l’autre, d’un pays à l’autre, d’une mémoire à l’autre.

Son livre Premières à éclairer la nuit (paru en 2024 chez Arléa) explore ainsi les trajectoires de plusieurs poétesses du monde du xxe siècle, parmi lesquelles Alejandra Pizarnik, Gertrud Kolmar, Forough Farrokhzad, Marina Tsvetaîeva  ou encore Ingeborg Bachmann. À travers elles affleurent aussi les déplacements de sa propre famille, l’exil des grands-parents hongrois dans l’Europe des années 1940, et une réflexion plus vaste sur les fractures du continent.

Le xxe siècle occupe d’ailleurs une place centrale dans son travail. Non pas comme matériau historique figé, mais comme une mémoire encore active. Elle traduit, lit et explore des auteurs dont les œuvres sont façonnées par les guerres, les bouleversements politiques et linguistiques, telle Simone Weil ou Dostoïevski.

Cette attention irrigue également son travail de traduction. Elle a notamment traduit Virginia Woolf pour les Éditions Arfuyen, maison qu’elle connaît désormais de l’intérieur. Depuis 2025, elle y codirige avec son compagnon, l’écrivain et traducteur Thierry Gillybœuf, les collections de poésie francophone et étrangère.

Le défi est de taille. Fondées par Gérard Pfister il y a plus de cinquante ans et riches de plus de 600 ouvrages, les Éditions Arfuyen occupent une place singulière dans le paysage poétique français : un catalogue dense, une attention ancienne aux voix étrangères, une tradition lyrique assumée mais jamais figée.

Mais là encore, Cécile A. Holdban refuse les logiques de chapelle littéraire.

« Pas de manifeste. Seulement des textes qui nous semblent nécessaires. »

Les premiers ouvrages entièrement programmés par le duo paraîtront en 2027.

Peindre pour ouvrir l’espace

Si la poésie relève chez elle de l’intériorité, la peinture agit autrement. Elle parle de la toile comme d’un espace plus libre, presque physique. Là où l’écriture fouille l’inconscient, la peinture lui permet un rapport plus immédiat à la matière et au mouvement.

« La peinture explore l’espace. L’écriture explore l’intériorité. »

Cette dualité traverse l’ensemble de son travail. Ses livres d’artistes, qu’elle réalise depuis plusieurs années, cherchent justement à faire dialoguer texte et image sans hiérarchie entre les deux. Même logique dans ses projets collectifs ou numériques.

Depuis 2015, elle dirige ainsi en compagnie de Sébastien de Cornuaud-Marcheteau la revue en ligne Ce qui reste, revue hybride mêlant poésie, arts visuels, photographie et parfois musique. Loin du simple PDF illustré, le projet revendique un véritable travail de composition graphique. Chaque numéro est conçu comme un objet à parcourir, centré sur l’univers né de la confrontation entre un auteur et un artiste.

La revue, gratuite dans sa version numérique, fonctionne de manière artisanale. Quelques tirages papier existent ponctuellement via souscription. Un modèle fragile mais volontairement indépendant.

Et derrière cette revue, il y a aussi une certaine idée de la littérature : prendre le temps, défendre des voix discrètes, les textes traduits, valoriser les voix méconnues, créer des dialogues entre les formes artistiques plutôt que produire du flux.

Une poésie qui déborde du livre

Le prochain projet de Cécile A. Holdban, intitulé Prendre formes, résume sans doute le mieux cette volonté de décloisonnement, annoncé aux Éditions Exopotamie, il mêlera poèmes, voix, photographies de l’artiste Ildikó Máthéfi,  réflexion théorique et circulation multilingue entre français, allemand, anglais et hongrois. L’écrivain et traducteur  Jean-Baptiste Para y apportera un volet critique. Le livre est destiné ensuite à devenir le support d’une exposition, d’événements, de lectures et installations itinérantes à travers plusieurs lieux européens.

Chez beaucoup, ce type de projet donnerait l’impression d’une fuite en avant multimédia. Chez Cécile A. Holdban, cela ressemble plutôt à une fidélité. Fidélité à une intuition simple : la poésie ne vit pas seulement dans les livres. Elle circule dans les voix, les images, les traductions, les paysages et les langues traversées.

Aligre FM, le goût du temps long

Et puis il y a la radio. Un autre versant de son activité, moins connu, mais profondément cohérent avec le reste.

Sur Aligre FM, l’une des dernières radios libres parisiennes et l’une des plus anciennes, elle participe à l’émission Au fil des pages, aux côtés de Nadia Ettayeb-Vannini et Thierry Gillybœuf.

Le principe est simple : prendre le temps.

Pas de « promo » expédiée en quelques minutes. Pas de conversation calibrée. Les écrivains invités restent parfois plus d’une heure à parler de leur travail, de leurs obsessions, de leurs hésitations aussi.

« L’auteur doit avoir le temps de parler profondément de son travail. »

Elle y intervient à travers des chroniques littéraires souvent construites autour d’un ouvrage qu’elle souhaite défendre ou transmettre, en écho avec l’univers de l’invité; Une activité qui prolonge naturellement tout le reste : écrire, traduire, éditer, faire circuler les œuvres.

Au fond, c’est peut-être cela qui relie toutes les facettes de son travail. Non pas multiplier les activités, mais créer des passages permanents entre les langues, les formes et les voix.

Une manière de rappeler que la poésie, chez elle, n’est pas un territoire fermé. C’est un mouvement.

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À lire…

Arfuyen, l’art de la durée

Dans l’édition française, Arfuyen occupe une place à part. Fondée en 1975 par Gérard Pfister, la maison n’a jamais cherché à suivre les modes ni à courir après l’actualité littéraire. Depuis près d’un demi-siècle, elle construit un catalogue où la poésie dialogue avec la philosophie, la spiritualité, le journal intime ou encore la littérature étrangère.

Son nom s’est imposé comme un repère pour les lecteurs curieux de découvertes et de traductions. On y croise aussi bien des voix contemporaines que des auteurs venus d’Europe centrale, du monde germanique ou anglo-saxon, souvent publiés pour la première fois en français. Cette attention portée aux œuvres discrètes, parfois éloignées des radars médiatiques, a forgé l’identité de la maison.

Installée dans les Vosges, loin du tumulte parisien, Arfuyen cultive une certaine idée de l’édition : peu de livres, mais des livres accompagnés dans la durée. Un choix devenu rare. Aujourd’hui encore, son catalogue ressemble moins à une collection qu’à une conversation qui se poursuit d’année en année entre les langues, les époques et les sensibilités.

Ce qui reste, laboratoire de rencontres

Créée en 2015 par Cécile A. Holdban et Sébastien de Cornuaud-Marcheteau, la revue en ligne Ce qui reste explore les territoires communs de la poésie, de l’image et de la création contemporaine. Chaque numéro naît d’une rencontre entre un auteur et un artiste, donnant lieu à un objet éditorial où textes, photographies, dessins ou peintures dialoguent librement.

À rebours du flux numérique, la revue privilégie l’attention, la composition. Un espace indépendant où les œuvres se répondent plutôt qu’elles ne se succèdent.

Aligre FM, la radio du temps long

Depuis 1981, Aligre FM cultive une singularité précieuse dans le paysage radiophonique français. Héritière du mouvement des radios libres, la station parisienne privilégie les conversations approfondies, les découvertes et les regards de côté plutôt que le commentaire à chaud.

Littérature, poésie, musiques, questions de société : son antenne offre un espace rare où les voix ont encore le temps de développer une pensée. Une radio indépendante qui continue, plus de quarante ans après sa création, à faire entendre ce que les formats dominants laissent souvent de côté.

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