Opération Pouchkine : le grand casse de la poésie russe

Photo : DR - Copie réalisée à partir du Portrait de Pouchkine par Oreste Kiprensky (galerie Tretiakov).

Pendant deux ans, des voleurs ont parcouru les plus grandes bibliothèques d’Europe à la recherche d’éditions rares d’Alexandre Pouchkine, de Mikhaïl Lermontov, de Nicolas Gogol ou encore d’Ievgueni Baratynski. Derrière ce qui ressemble à un polar bibliophilique se cache une question plus troublante : comment la poésie russe du XIXe siècle est-elle devenue l’enjeu d’un trafic international ? Le procès qui se tient actuellement à Paris raconte autant une affaire criminelle qu’une histoire de littérature.

Le casse du siècle… dans les rayonnages

L’affaire paraît invraisemblable. Entre 2022 et 2023, plusieurs bibliothèques prestigieuses de Paris, Lyon, Varsovie, Tallinn, Riga, Vilnius, Helsinki ou Berlin ont vu disparaître des ouvrages rares de littérature russe. Les originaux étaient remplacés par des fac-similés parfois suffisamment convaincants pour tromper les contrôles pendant plusieurs semaines. Au total, près de 170 ouvrages auraient été dérobés pour une valeur estimée à 2,5 millions d’euros.

Les méthodes employées relèvent moins du film d’action que de la patience du bibliophile. Les suspects se présentaient comme chercheurs ou doctorants, demandaient à consulter des éditions anciennes, photographiaient minutieusement les reliures, les pages de garde, les tampons et les défauts du papier. Quelques jours plus tard, les véritables exemplaires disparaissaient.

À Paris, six ressortissants géorgiens comparaissent aujourd’hui devant la justice française. Certains reconnaissent une implication partielle, d’autres contestent l’existence même d’un réseau structuré. Mais la dimension européenne de l’enquête ne laisse guère de doute sur l’ampleur de l’opération.

Pourquoi Pouchkine ?

Pourquoi risquer plusieurs années de prison pour des livres que la plupart des lecteurs contemporains seraient incapables d’identifier ?

Parce qu’en Russie, Alexandre Pouchkine n’est pas seulement un écrivain. Il est une matrice culturelle. Pour les Russes, il occupe une place comparable à celle de Victor Hugo dans l’imaginaire français, mais avec une dimension presque fondatrice. Son œuvre irrigue la langue, les expressions populaires, l’enseignement, le théâtre et jusqu’au discours politique. Le traducteur André Markowicz rappelle régulièrement combien Pouchkine demeure présent dans la vie quotidienne russe.

Or les voleurs ne cherchaient pas n’importe quels livres. Ils visaient principalement des éditions publiées du vivant de Pouchkine ou des premiers tirages de grands auteurs du « Siècle d’or » russe. Ces ouvrages constituent le sommet du marché bibliophilique russe. Ils sont rares, recherchés et chargés d’une valeur symbolique qui dépasse largement leur prix.

Le trésor invisible de la poésie russe

Cette affaire rappelle surtout une évidence souvent oubliée en France : la poésie russe demeure l’un des grands continents de la littérature mondiale.

Lorsque l’on évoque Pouchkine, on pense naturellement à Eugène Onéguine. Mais derrière lui s’ouvre une constellation où brillent Lermontov, Baratynski, Tiouttchev, Blok, Akhmatova, Mandelstam, Tsvetaïeva ou Pasternak. Une tradition où le poète n’est pas simplement un écrivain parmi d’autres mais une conscience nationale, parfois un prophète, parfois une victime du pouvoir.

Ce n’est donc pas un hasard si les trafiquants ont ciblé ces œuvres-là. Dans ces reliures anciennes se trouvent les textes qui ont façonné une langue, une sensibilité et une mémoire collective. Les livres volés n’étaient pas seulement des objets précieux. Ils portaient une part de l’histoire intellectuelle russe.

L’ironie est d’ailleurs frappante. Alors que la guerre en Ukraine a provoqué dans certains pays une forme de mise à distance de l’héritage culturel russe, ce sont précisément les ouvrages les plus emblématiques de cette culture qui ont vu leur valeur exploser sur le marché clandestin.

Au-delà du fait divers

Le procès parisien tentera d’établir les responsabilités pénales. Il ne répondra peut-être jamais totalement à la question des commanditaires. Plusieurs enquêtes évoquent la piste de collectionneurs privés russes ; certaines spéculations vont jusqu’à suggérer des proximités avec des cercles nationalistes. À ce stade, aucun lien direct avec le Kremlin n’a toutefois été démontré.

Reste une image saisissante : à l’heure du livre numérique, des hommes ont traversé l’Europe pour voler des recueils de poésie du XIXe siècle. Non pas des bijoux, ni des lingots, mais des volumes parfois fragiles, parfois presque illisibles, dont la valeur tient autant à leur contenu qu’à leur rareté.

C’est peut-être la leçon la plus inattendue de cette « Opération Pouchkine ». Derrière le fait divers judiciaire apparaît la permanence du pouvoir littéraire. Deux siècles après sa mort, un poète continue de susciter fascination, spéculation et trafic international.

Peu d’écrivains peuvent en dire autant.

Sources : actualitte.com / leparisien.fr / lemonde.fr

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