Alaa Al-Qatrawi, une voix de Gaza devenue symbole

Photo : DR - Alaa Al-Qatrawi

ÂGaza, la poétesse palestinienne Alaa Al-Qatrawi attend toujours de pouvoir rejoindre la France, malgré la validation de son dossier dans le cadre du programme PAUSE du Collège de France. Son nom circule aujourd’hui bien au-delà des cercles poétiques : celui d’une autrice reconnue dont l’œuvre se retrouve brutalement confrontée aux lenteurs administratives, aux blocages diplomatiques et à la guerre. Derrière l’appel lancé par plusieurs personnalités françaises se dessine une question plus vaste : que vaut l’accueil d’un écrivain lorsque les portes demeurent fermées ?

La poésie produit parfois des figures que l’actualité rattrape malgré elles. Alaa Al-Qatrawi appartient à cette catégorie.

Née à Gaza en 1990, docteure en littérature arabe, enseignante, journaliste et poétesse, elle s’est imposée au fil des années comme une voix importante de la création palestinienne contemporaine. Son travail, marqué par une écriture sensible du quotidien, de la perte et de la résistance intérieure, a reçu plusieurs distinctions dans le monde arabe. Son recueil Mon papillon qui ne meurt jamais, publié en édition bilingue arabe-français, a notamment bénéficié d’une préface du grand poète syrien Adonis. 

Mais depuis plusieurs mois, ce n’est plus seulement son œuvre qui attire l’attention.

La poétesse est aujourd’hui bloquée dans la bande de Gaza alors même que son accueil en France a été validé dans le cadre du programme PAUSE, dispositif créé pour permettre à des chercheurs et artistes menacés de poursuivre leur activité dans des conditions de sécurité acceptables.

Littérature et géopolitique

L’histoire pourrait relever d’un paradoxe administratif. Elle ressemble davantage à une collision entre deux temporalités incompatibles.

D’un côté, celle de l’urgence. Alaa Al-Qatrawi a perdu ses quatre enfants lors d’un bombardement à Khan Younès en décembre 2023. Depuis, sa situation est suivie par plusieurs collectifs, associations et personnalités mobilisés pour obtenir son évacuation.

De l’autre, celle des procédures.

Son dossier a été accepté, un projet d’accueil a été préparé dans la Drôme, un accompagnement artistique et humain a été envisagé. Pourtant, l’autorisation administrative ne s’est pas transformée en départ effectif. Entre validation et évacuation, un espace vide s’est installé.

C’est précisément ce vide que dénoncent aujourd’hui plusieurs intellectuels, écrivains et artistes parmi lesquels Natalie Portman, Philippe Aghion, Leïla Slimani, Kamel Daoud, Delphine Horvilleur ou encore Valérie Zenatti. Leur intervention ne constitue pas seulement un geste de solidarité. Elle interroge la capacité réelle des démocraties à protéger les créateurs qu’elles déclarent vouloir accueillir.

Une poésie née de l’absence

Au-delà de l’affaire politique, l’œuvre d’Alaa Al-Qatrawi mérite d’être regardée pour elle-même.

Ses textes échappent largement aux clichés de la littérature de guerre. Ils ne se contentent pas de documenter une catastrophe. Ils cherchent plutôt à préserver un espace humain dans un territoire où tout tend à être réduit à la statistique ou à la stratégie militaire.

Chez elle, les figures de l’enfance, de la maison, du corps et de la maternité reviennent avec insistance. La perte n’y est jamais abstraite. Elle possède un visage, un prénom, une mémoire.

Cette poésie ne revendique pas une position héroïque. Elle s’écrit depuis la vulnérabilité. C’est sans doute ce qui explique sa résonance actuelle. Dans un monde saturé de discours, elle rappelle que la littérature demeure l’un des derniers lieux où l’expérience individuelle résiste à l’effacement collectif.

Une question adressée à l’Europe

L’affaire Alaa Al-Qatrawi dépasse désormais le seul destin d’une autrice.

Elle pose une question inconfortable aux institutions européennes : comment défendre la circulation des idées, des œuvres et des artistes lorsque ceux-ci demeurent prisonniers des conflits qui les entourent ?

La poésie n’arrête ni les bombes ni les frontières. Mais elle révèle parfois les contradictions de ceux qui prétendent les dépasser.

À Gaza, Alaa Al-Qatrawi continue d’écrire. En France, son accueil reste suspendu à des décisions qui dépassent la littérature. Entre les deux, il demeure une attente. Et cette attente, aujourd’hui, est devenue un fait littéraire autant qu’un fait politique.

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