25 Juin Dahlias, noyades et coup d’éclat, Esther Morand Khiabani – Prix Nouvelle Donne 2026
La deuxième édition du Grand Prix francophone de la poésie. Nouvelle Donne est tombé : c’est De dahlias et noyades, premier recueil d’Esther Morand Khiabani paru aux éditions Blast, qui emporte le prix le 7 juin 2026 sur la scène du 43e Marché de la Poésie, place Saint-Sulpice. Un choix tranché, à l’image du livre lui-même.
Place Saint-Sulpice. Le soleil tape sur les stands, les librairies indépendantes déroulent leurs étals de poches et de plaquettes, et quelque part dans ce bazar lettré qui depuis 1983 transforme un coin du 6e arrondissement en épicentre poétique, un jury de onze personnalités vient de trancher. Le Grand Prix francophone de la poésie. Nouvelle Donne 2026 — lancé l’an dernier par le Printemps des Poètes, en partenariat avec le Marché de la Poésie et la Maison de Poésie / Fondation Émile Blémont — ira à Esther Morand Khiabani pour De dahlias et noyades, sorti en août 2025 dans la collection « Envers » des éditions Blast.
Quatre-vingt-seize pages et une densité qui déborde largement le format.
Un premier recueil sans filet
Le recueil ne cherche pas à plaire. Il pose les yeux sur l’autre — sa façon d’être là, de se taire, de disparaître — et construit quelque chose qui ressemble à une cartographie de l’amour, sans le romantisme qui va généralement avec. L’absence et la perte traversent le livre, mais elles ne s’y lamentent pas : elles travaillent.
Ce qui retient l’attention, c’est d’abord la matière. Morand Khiabani a assimilé la poésie persane — son rapport organique à la nature, ses strates végétales et animales — sans en faire une posture ni un exotisme de surface. Les éléments ne décorent pas : ils font partie du même corps que l’écriture. On est dans le vivant, pas en face de lui. Cette façon d’habiter la langue depuis l’intérieur des choses n’est pas nouvelle, mais elle est ici suffisamment précise pour qu’on ne la confonde avec rien d’autre.
Il y a aussi le silence. Ce que Morand Khiabani appelle les « langues muettes » — tout ce qui n’a pas été dit, les mots retenus, les corps qui n’ont pas parlé — traverse le recueil avec une acuité qui tranche parfois assez fort. La violence est là, rentrée, jamais déclarative. Elle rappelle certaines poètes héritières des traditions arabes ou iraniennes contemporaines, cette capacité à faire tenir le politique dans l’intime sans le formuler en programme.
Blast, choix délibéré
Le fait que ce livre soit paru chez Blast plutôt qu’ailleurs mérite d’être dit. La maison est jeune, volontairement en marge, et elle construit méthodiquement un catalogue de voix qui n’ont pas encore été digérées par l’édition mainstream : Douce Dibondo, Nour Bekkar, Sélam Barmja. Ce ne sont pas des noms au hasard. Blast cherche les livres qui font bouger quelque chose, pas ceux qui viennent conforter ce qu’on sait déjà.
De dahlias et noyades s’y inscrit sans s’y fondre. Il a sa propre ligne.
D'où vient cette voix
Esther Morand Khiabani a fait ses armes au collectif Rose Virgule, structure toulousaine d’écriture collective qui travaille à démonter les formes dominantes plutôt qu’à les reproduire. Elle a publié dans La Coudée, revue littéraire illustrée, elle aussi basée à Toulouse, exigeante et proche des scènes alternatives. Ces deux espaces ont visiblement compté : la méfiance envers les récits trop lisses, l’oralité héritée des contes, le souci de ce que la forme fait à la langue.
Le jury et les règles du jeu
Onze membres pour cette édition 2026 : Ritta Baddoura, Linda Maria Baros, Arthur Billerey, Yves Boudier, Sylvestre Clancier, Jalal El Hakmaoui, Yves Namur, James Noël, Jean Portante, Jean-Philippe Raîche et Jean-Yves Reuzeau. Cette deuxième édition a été marquée par l’arrivée de Sylvestre Clancier et de Jean-Yves Reuzeau, deux figures dont le parcours renforce encore l’ancrage du prix dans les principaux réseaux de la poésie francophone contemporaine.
Les règles du prix ne varient pas : auteur ou autrice ayant publié moins de quatre livres, moins de 45 ans, recueil paru à compte d’éditeur dans les treize mois précédant la clôture. La première édition avait distingué Alexandre Gouttard. La deuxième confirme qu’on n’est pas là pour couronner des valeurs sûres.
Récompenser ce livre dix mois après sa parution, c’est parier sur une écriture qui n’a pas fini de chercher — et qui n’a pas prétendu avoir fini. De dahlias et noyades n’est pas un livre qui se referme sur lui-même : entre la poésie persane héritée et l’urgence du présent, entre le conte oral et la fulgurance du poème, entre l’intime et le politique, rien n’est arrêté, tout continue de travailler.
C’est sans doute le bon signal : la poésie francophone émergente qui mérite l’attention n’est pas celle qui demande à être reconnue. C’est celle qui avance sans attendre la permission.
De dahlias et noyades
Dans De dahlias et noyades, Esther Morand Khiabani fait du paysage bien davantage qu’un décor. Fleurs, cours d’eau, montagnes ou saisons deviennent les prolongements des émotions et de la mémoire. L’amour, la perte et l’absence circulent ainsi à travers le vivant, dans une écriture sensible qui privilégie les sensations aux récits linéaires. Entre délicatesse et profondeur, le recueil explore ce qui subsiste des êtres dans les lieux qu’ils ont traversés, faisant de la nature une véritable chambre d’écho de l’intime.
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