12 Sep Car février n’en finit plus…
« Nous sommes tout de noir vêtus,
Car février n’en finit plus,
Et nos envies ont disparu
C’est une vraie crise de soi.
Assez de ces masques de glace,
Ce rebut, cette populace… »
Un grand-père mort qui revient supplier son petit-fils de ne pas brandir sa photo aux défilés, un cafard érigé en confident de cellule, des femmes debout dans la neige un soir de Saint-Valentin : voilà de quoi est fait « Car février n’en finit plus… », premier recueil de Jénia Berkovitch, écrit depuis un pays en guerre puis depuis une cellule. Pas un vers qui ressemble à un tract. Publié en France chez Tourgueneff, ce livre tient au ras du réel. C’est ce qui le rend dangereux.
Février 2022 dure depuis quatre ans. C’est le point de départ du livre. Et son nœud.
Février qui refuse de finir
Le février du titre est celui de l’invasion de l’Ukraine. Mais Berkovitch n’écrit pas des bulletins de guerre. Elle regarde ce que la guerre fait à ceux qui continuent à vivre loin du front : les conversations changent, les gestes aussi, tandis que les rues restent les mêmes.
En mai 2022, elle est encore libre. Moscou sort, boit, va au spectacle. Les couples se promènent. La ville continue. Dans « Promenade », le poème qui donne son titre au recueil, Berkovitch saisit cette situation devenue presque obscène : comment mener une soirée ordinaire quand, ailleurs, des gens courent sous les bombes ?
Elle ne s’installe pourtant pas dans le rôle confortable de celle qui aurait compris avant les autres. Son « je » fait partie du problème. Il observe, culpabilise, hésite, se méprise parfois. Berkovitch regarde le pouvoir russe, mais aussi l’accommodement, la peur et cette faculté très humaine à reprendre sa vie.
C’est beaucoup plus gênant — et beaucoup plus intéressant — qu’un poème à message.
L’argot entre dans le poème
Une des forces tient d’abord à la langue. Berkovitch change constamment de registre. L’argot rencontre la Bible, la prison croise les classiques russes, une expression triviale vient casser une envolée.
Traduire Berkovitch oblige donc à conserver autre chose que le sens : le rythme, les brusques changements de ton, l’ironie et, parfois, le mauvais goût parfaitement assumé.
Sept traducteurs et traductrices ont travaillé à l’édition française — Eva Antonnikov, Nastasia Dahuron, Marion Graf, Eva Graphova, Guilhem Pousson, Marina Skalova et Christine Zeytounian-Beloüs — sous la direction d’Alexey Voïnov. Les illustrations sont de Varvara Rosenthal.
Autre particularité : ces poèmes n’avaient jamais été réunis en livre en Russie. Ils circulaient notamment sur les réseaux sociaux. Des textes écrits dans l’urgence, copiés, envoyés, partagés. Le poème quitte la page avant même d’y être imprimé.
Un cafard dans la cellule
En mai 2023, le décor change.
En mai 2023, la poésie de Berkovitch change brutalement de décor : elle est arrêtée avec la dramaturge Svetlana Petriïtchouk.
Au cœur de l’affaire, Finist, le clair faucon, une pièce écrite par Petriïtchouk et mise en scène par Berkovitch. Récompensée quelques années plus tôt, la pièce vaut désormais aux deux femmes d’être accusées d’« apologie du terrorisme ». Amnesty International dénonce l’affaire et demande l’abandon des poursuites.
Le 8 juillet 2024, Berkovitch et Petriïtchouk sont condamnées à six ans de colonie pénitentiaire. La peine de Berkovitch est réduite de cinq mois en appel. En août 2025, la Cour suprême russe confirme la condamnation.
Tout cela pourrait aspirer le livre et réduire chaque poème à la biographie de son autrice. Berkovitch évite le piège.
Le 29 mai 2023, elle écrit sur un cafard rencontré dans sa cellule. Presque une plaisanterie. Deux prisonniers, en quelque sorte, sauf que l’un attend le tribunal et que l’autre se promène librement dans quelques mètres carrés.
La prison tient alors dans un insecte, un seau, l’attente et la maison devenue inaccessible.
C’est l’un des principes les plus efficaces du recueil : plus le réel devient énorme, plus Berkovitch réduit le cadre.
Un 14 février
Le 14 février 2025, elle écrit encore. Cette fois depuis la prison. Une cour, des femmes, des barreaux, de la neige. Son cœur s’emballe ; elle le remet à sa place. Même au fond du « puits », le décor peut être « ravissant ».
Puis quelque chose bouge. Ce n’est bientôt plus seulement la neige qui tombe, mais une année entière.
Berkovitch refuse ainsi le registre qu’on pourrait attendre d’une « poétesse emprisonnée ». Elle plaisante, fait entrer le trivial dans la cellule, laisse une image partir de travers. L’humour n’efface rien. Il empêche simplement la prison de choisir à sa place la langue dans laquelle elle doit être racontée.
On peut réglementer les appels, surveiller les visites, contrôler le courrier et fouiller une cellule. Décider de ce qu’un cafard ou un flocon doivent devenir dans un poème est une autre affaire.
Ni sainte ni martyre
Mandelstam, Akhmatova, Brodsky : la Russie possède une longue histoire d’écrivains persécutés. La tentation est donc forte d’ajouter immédiatement Berkovitch à la liste.
Ce serait lui rendre un mauvais service.
Sa poésie connaît parfaitement cette tradition, mais elle parle la langue du présent : réseaux sociaux, argot, culture populaire, messages instantanés, procès, guerre suivie presque en direct. Les classiques sont là, mais sans révérence excessive. Berkovitch les utilise, les détourne, les fait descendre dans la rue.
Les éditions Tourgueneff ont complété les poèmes par une chronologie, des interventions de Berkovitch devant le tribunal, des lettres et des témoignages. Ces documents permettent de comprendre l’affaire sans transformer le recueil en dossier judiciaire.
Une précision reste essentielle : Berkovitch a été poursuivie et condamnée dans l’affaire Finist, le clair faucon, et non pour avoir publié Car février n’en finit plus…. Des textes de la poète ont toutefois été évoqués au cours de la procédure. La nuance compte.
Car février n’en finit plus… pourrait facilement être présenté comme « le livre d’une poétesse emprisonnée ». L’étiquette est efficace mais elle est aussi trop courte.
Avant la prison, pendant la prison et malgré elle, il y a d’abord une écriture. Et une exigence, beaucoup plus simple : lire Berkovitch plutôt que la réduire à son destin.
Pas de commentaire