23 Mar Paradisiaca. Un Lac-Opéra
Dans Paradisiaca. Un Lac-Opéra, Elke de Rijcke fait du lac de Constance bien plus qu’un décor : un organisme littéraire à quarante voix, où la géographie devient dramaturgie et le paysage, pensée. Un livre inclassable, physique, qui résiste à toutes les cases.
Partez du Bodensee. Lac d’Europe, posé à la frontière allemande-autrichienne-suisse comme un fait géographique évident — et pourtant étrange, suspendu entre les pays, les langues, les siècles. C’est là qu’Elke de Rijcke a planté son écriture pendant cinq ans, de 2019 à 2024, multipliant les séjours, laissant le lieu travailler. Le résultat, Paradisiaca. Un Lac-Opéra, paraît le 24 mars aux éditions MF dans la collection Poésie commune : 160 pages au format carnet, 10 euros, et quelque chose de nettement plus difficile à tenir dans une main que dans l’autre.
Quarante voix, zéro guide touristique
La première chose à dire, c’est que le livre ne ressemble à rien de connu. Ce n’est pas un carnet de voyage, pas un recueil de poèmes au sens strict, pas un essai, pas un journal. De Rijcke le qualifie elle-même d’hybride : « à la fois journal, récit de voyage, récit d’un amour pour la terre et pour un homme, mais aussi un théâtre de marionnettes » — forme d’art ancré dans la région de Constance et qui donne au texte sa vocation à la fiction incarnée. L’opéra annoncé dans le titre n’est pas une métaphore de complaisance : le livre est effectivement construit comme une partition polyphonique où environ quarante voix prennent la parole.
Ces voix ne sont pas toutes humaines. Des amants en voiture, un marché local, un retable baroque, des éléments naturels, des cartographies — tout parle, tout chante, tout contribue au chœur. Le paysage devient dramaturgie. On pense à certaines formes de poésie chorale contemporaine, mais le déplacement est décisif : ici, la polyphonie n’est pas un jeu de style. Elle sert à restituer la complexité réelle d’un territoire qui fut, au Moyen Âge et durant la période baroque, un carrefour intellectuel et spirituel. Le livre réactive cette mémoire diffuse.
Dézoomer du monde des écrans
Il y a dans Paradisiaca un moteur discret mais puissant : un sentiment de décalage, de dislocation face à notre réalité saturée d’écrans et de destruction écologique. De Rijcke l’assume sans détour — elle parle de « fort besoin de dézoomer de notre réalité horizontale dominée par les écrans » — mais refuse d’en faire un manifeste. Pas de slogan, pas de posture écologiste au carré. La résistance passe par l’attention : regarder les micro-écosystèmes, les réserves naturelles du lac, la circulation de l’air et de l’eau. Le Bodensee est aujourd’hui une remarquable réussite de restauration écologique ; De Rijcke en fait un modèle silencieux, presque un contre-exemple au désastre ambiant.
Ce choix — écouter plutôt que prêcher — donne au texte une énergie singulière. Les poèmes avancent par éclats, fragments, chants courts. Une écriture mobile, parfois presque musicale. Elle vise moins à expliquer le monde qu’à en capter les fréquences.
Corps-monde
Elke de Rijcke travaille depuis deux décennies à la croisée des arts, des sciences et de la géographie. Elle enseigne à l’École supérieure des arts Saint-Luc et à l’ERG à Bruxelles, et c’est peu dire que Paradisiaca est le livre du carrefour : le « livre du milieu de ma vie », dit-elle elle-même.
Dans son œuvre, le corps n’est jamais un point fixe. Il est un passage, une membrane perméable entre le dedans et le dehors. Dans Paradisiaca, cette idée atteint une dimension presque cosmologique : le « moi » se dilate dans le paysage, cesse d’être un centre fermé pour devenir ce qu’on pourrait appeler un corps-monde — un point de circulation entre eau, ciel, mémoire médiévale et imaginaire contemporain. L’expression qui parcourt le texte — « espace à miroitements » — n’est pas un ornement. C’est le principe même de l’écriture : la réalité se diffracte, se contredit, se démultiplie. On regarde le lac, et c’est le langage qui bouge.
Autre singularité à noter : Paradisiaca paraît en version bilingue français-néerlandais, De Rijcke s’étant auto-traduite dans sa langue maternelle. Un geste encore relativement rare dans la poésie contemporaine francophone belge, qui dit quelque chose sur la radicalité de ce projet.
La collection qui parie sur le commun
Le livre s’inscrit dans la deuxième livraison de la collection Poésie commune des éditions MF — lancée en 2025, construite autour d’un comité de lecture collectif (dont De Rijcke fait elle-même partie) et d’un principe éditorial original : quatre livres courts chaque printemps, accompagnés d’un volume collectif d’extraits et de textes critiques offert à l’achat de deux volumes. Cette année, Paradisiaca paraît aux côtés de La nonne et la meuf de Katia Bouchoueva, Se renifler quasi bestial de Fanny Lambert et La Lande de Lucile Leloup.
Ce qui frappe in fine, c’est la manière dont le livre déplace l’idée même de paysage. Ici, le décor n’est pas neutre. Il agit, répond, contamine la perception. On n’est pas devant le lac de Constance à l’admirer depuis la rive — on entre dans son champ magnétique. La topographie devient conductrice : de pensée, d’histoire, de désir, de poésie.
Paradisiaca réussit ce tour de force de rendre sensible qu’un territoire peut encore produire du commun et de la complexité — sans nostalgie de carte postale, sans programme politique, sans mode d’emploi.
Juste avec des voix qui se mettent à chanter. Et ça, en 2026, c’est déjà beaucoup.
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