Vénus Khoury-Ghata : un demi-siècle de poésie entre deux rives

Photo : © Catherine Hélie

La poétesse et romancière franco-libanaise s’est éteinte mercredi 28 janvier à l’âge de 88 ans. Derrière les honneurs (Grand Prix de l’Académie française, Goncourt de la poésie), se dessine une trajectoire singulière : celle d’une femme qui a fait de la langue française sa patrie sans jamais renier l’arabe, son amant clandestin. Jusqu’au bout, elle aura tenu les deux langues ensemble, dans ce qu’elle appelait son « strabisme littéraire ».

Elle s’appelait vraiment Vénus. Pas un pseudonyme d’écrivaine, pas une coquetterie littéraire : Vénus tout court, comme pour mieux incarner cette sensualité de la langue qu’elle n’a cessé de célébrer. Née le 23 décembre 1937 à Bécharré, village maronite perché dans la montagne libanaise — « au nord de tous les nords », disait-elle —, Vénus Khoury-Ghata a construit son œuvre sur un paradoxe fertile : habiter la langue française tout en louchant vers l’arabe.

« J’ai quitté une langue que j’habitais pour une langue qui m’habite », confiait-elle à Libération en 2012. Cette phrase résume à elle seule un demi-siècle d’écriture : quarante livres de romans et de poèmes, traduits en quinze langues, mais surtout une façon bien à elle de tordre le français pour y glisser les rythmes, les images et les fantômes de sa langue maternelle. « Bahr pour moi contient beaucoup plus d’eau que mer, chajarat a plus de feuilles qu’arbre. Lune est masculin et soleil féminin. »

Les racines : entre père francophone et terre paysanne

Le décor de son enfance ? Bécharré, le village de Khalil Gibran, où sa mère paysanne puisait dans la terre ce que son père — ancien moine devenu militaire, interprète pour le Haut-Commissariat français — cherchait dans les livres. De cette double filiation naîtra une écrivaine déchirée, fascinée par les femmes et impitoyable envers les hommes qu’elle dépeint comme « responsables du péché originel, du mal qui engloutit les femmes ».

Vénus n’était pas seule à porter la plume dans cette famille. Sa sœur cadette May Menassa, disparue en 2019, fut elle aussi journaliste et romancière de renom au Liban, écrivant en arabe ce que Vénus écrivait en français. Un duo linguistique qui révèle les fractures d’une génération tiraillée entre Orient et Occident. Leur frère Victor, poète tourmenté enfermé dans un hôpital psychiatrique, inspirera à Vénus l’un de ses romans les plus bouleversants : Une maison au bord des larmes (2005).

1972 : le grand départ

Après des études à l’École supérieure de lettres de Beyrouth et un premier mariage avec un homme d’affaires dont elle aura trois enfants, Vénus Khoury rencontre en 1970 Jean Ghata, médecin et chercheur français spécialiste des rythmes biologiques. Coup de foudre. Divorce. Mariage en 1972. Installation à Paris, juste avant que le Liban ne bascule dans quinze ans de guerre civile.

Ce Paris de 1972 devient son refuge et son laboratoire. Elle collabore à la revue Europe, alors dirigée par Louis Aragon, qu’elle traduit en arabe — un hommage réciproque entre deux poètes de la révolution et de l’exil. Elle traduit également Jean-Claude Renard et Alain Bosquet. Elle publie son premier roman, Les inadaptés, en 1971. Puis vient Yasmine en 1975, sa fille avec Jean Ghata, qui deviendra elle aussi écrivaine (La Nuit des calligraphes, Muettes).

Mais le bonheur est fragile. Jean Ghata meurt en 1981. Vénus sombre dans un déni de réalité si profond que sa fille Yasmine en tirera un roman glaçant, Muettes (2010), portrait d’une mère engloutie par le deuil. De cette douleur naîtra pourtant l’un de ses plus beaux recueils : Monologue du mort (1987, prix Mallarmé).

Une œuvre vaste : romans, poésie et un combat pour les femmes

Vénus Khoury-Ghata n’écrivait pas pour séduire. Elle écrivait pour survivre, pour faire entendre la voix des femmes écrasées, exilées, oubliées. Dans Sept pierres pour la femme adultère, dans Marina Tsvetaïeva, mourir à Elabouga, dans Les derniers jours de Mandelstam, elle rend hommage aux poètes martyrs, aux destinées brisées. Son dernier recueil, Ceux d’Amazonie, paraît en 2025 — preuve d’une énergie créatrice jamais tarie.

Une trentaine de recueils de poésie (Fables pour un peuple d’argile, Demande à l’obscurité) et une quarantaine de romans construisent une œuvre foisonnante, marquée par une langue singulière : narrative, nourrie d’images surgissant du plus profond de l’être, portée par la force de ses lectures publiques. Ses vers portent l’empreinte d’une langue arabe qui infuse le français, le décentre, le magnétise. « J’écrivais dans une langue et louchais vers l’autre avec l’impression de traverser des frontières à chaque phrase, de devoir payer une taxe, un impôt », avouait-elle.

Les prix ont fini par pleuvoir : Guillaume-Apollinaire pour Les Ombres et leurs cris, Jules-Supervielle pour Anthologie personnelle, Grand Prix de poésie de l’Académie française en 2009, Goncourt de la poésie en 2011 pour Où vont les arbres ?, Renaudot du livre de poche en 2015 pour La fiancée était à dos d’âne. Sans oublier les honneurs de la République : Chevalière de la Légion d’honneur en 2000, Officière en 2010, Commandeure en 2017.

En 2014, elle crée le prix qui porte son nom, destiné à promouvoir la poésie féminine et à corriger un déséquilibre dans les distinctions littéraires — un prix remis chaque année à un livre de poésie écrit par une femme. En 2017, elle préside le jury du grand prix national de la poésie du ministère de la Culture. En 2018, elle intègre le Parlement des écrivaines francophones. Une reconnaissance tardive mais qui finit par s’imposer.

Une œuvre qui déménage

Mais Vénus Khoury-Ghata n’a jamais été une écrivaine de salon. Jusqu’au bout, elle a gardé cette énergie de feu, ce tempérament volcanique qui faisait d’elle une force de la nature. « Quand je n’ai rien à lire, je suis suicidaire », lançait-elle. Elle lisait tout, écrivait sans cesse, défendait avec férocité les manuscrits qu’elle jugeait justes dans les nombreux jurys littéraires dont elle était membre.

Elle aimait les chats — « Chat qui saute du clocher / n’a pas la moindre écorchure / Il saute dans la cheminée / Plonge dans l’encrier ses brûlures / Mort au service de l’écriture / Peut-on lire sur son tombeau. » Elle s’inquiétait pour Caramel, sa dernière chatte rousse, disparue avant elle, « en éclaireuse dans la nuit ».

Dans son dernier roman, Ce qui reste des hommes (Actes Sud), elle abordait avec humour et dérision la solitude, la vieillesse, le deuil. Avec cette lucidité tranchante qui traverse toute son œuvre.

Un strabisme littéraire assumé

« Strabisme littéraire, bigamie ? » s’interrogeait-elle dans Libération. « Je rêve de les réunir dans un même moule, d’écrire le français de droite à gauche. » Ce fantasme d’une langue hybride, impossible, c’est peut-être lui qui a nourri sa poésie la plus puissante : celle qui refuse de choisir, qui fait de l’entre-deux une force créatrice.

« J’ai quitté une langue que j’habitais pour une langue qui m’habite », confiait-elle en 2012. Mais cette nouvelle langue n’a jamais effacé la première. « Bahr pour moi contient beaucoup plus d’eau que mer, chajarat a plus de feuilles qu’arbre. Lune est masculin et soleil féminin. » Cette infusion constante de l’arabe dans le français, cette façon de loucher d’une langue à l’autre, c’est ce qui donne à son écriture cette densité, ces images qui « surgissent du plus profond de l’être », comme le note la critique.

Au fil de ses livres, elle a toujours revendiqué manier une francophonie infusée dans ses origines orientales, créant une œuvre dense, incandescente, traversée par la mémoire du Liban, l’expérience de l’exil, la puissance de la poésie comme résistance.

Ses archives, conservées à l’Institut mémoires de l’édition contemporaine (IMEC) grâce à son ami Albert Dichy, témoignent d’un demi-siècle d’écriture ininterrompue. Une œuvre qui restera comme l’une des voix majeures de la francophonie littéraire, cette francophonie infusée d’Orient que Vénus Khoury-Ghata a portée avec une fierté jamais démentie.

Elle s’est éteinte mercredi 28 janvier à Paris, dans cet appartement avenue Raphaël où elle achevait un livre pour aussitôt en commencer un autre, où les sacs de livres s’entassaient, où les

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