05 Fév Querelles de poètes : une petite chronique de la détestation
Les poètes et écrivains n’échappent ni aux passions ni aux rancœurs humaines. Lorsque le génie s’accompagne d’ego et de rivalités, la plume devient une arme redoutable et les querelles littéraires se transforment en joutes d’anthologie. Retour sur quelques affrontements mémorables entre grandes figures de la littérature, où les « statues du commandeur » vacillent et révèlent leurs failles.
Qui pourrait croire que les poètes, parce qu’ils sont parfois illuminés par la grâce de l’inspiration, soient pour autant détachés des contingences humaines de la colère ou de la détestation ?
Avoir du talent n’empêche en rien d’exprimer l’antipathie, l’acrimonie, l’envie ou la rancune que tout un chacun peut ressentir à l’encontre d’un autre individu, fut-il lui aussi un génial écrivain. De plus, comme les protagonistes sont alors des personnages sachant manier la langue avec une dextérité hors du commun, on peut alors s’attendre à ce que les flèches assassines décochées donnent lieu à des modèles du genre !
Les clashs, les coups-bas, les règlements de compte, les vengeances et revanches ne sont pas rares dans la vie littéraire d’antan comme d’aujourd’hui.
Par décence, nous ne mentionnerons pas les dissensions entre auteurs vivants mais nous nous attacherons plutôt à quelques bisbilles emblématiques survenues entre des « statues du commandeur » tombées en l’occurrence au bas de leurs piédestaux.
Quelques exemples de ces amabilités ?
Jules Renard affirmait à propos de George Sand : « C’est la vache bretonne de la littérature »
Vigny disait que Sainte-Beuve était « un crapaud qui empoisonne les eaux dans lesquelles il nage ».
Les comparses ont même parfois pu en venir aux mains, comme Charles Cros qui administre une raclée à Anatole France sous les yeux de Paul Verlaine, ou, en 1976, Mario Vargas-Llosa qui gifle en public Gabriel Garcia Marquez.
Alors pourquoi tant de haine ?
Nobles raisons littéraires parfois, ou bien encore philosophiques ou politiques entraînant moins alors des luttes de personnes que des rivalités d’écoles ;
mais aussi de bien moins nobles jalousies suscitées par le succès d’un « ami » trop gros vendeur ou trop proche des honneurs, sans compter les secrets d’alcôves favorisant les querelles de coqs.
Il faudrait mentionner aussi, l’époque actuelle n’ayant rien inventé, les nécessités de la publicité : pour vendre toujours plus, il faut faire parler de soi toujours plus ; une bonne querelle relayée par la presse est toujours bonne à prendre et comme presque tous les auteurs au dix-neuvième siècle sont aussi critiques littéraires, les sentences par articles interposés font alors florès !
Les querelles littéraires
Dans cette première perspective, les controverses touchant le style ou la forme d’un texte de qualité vont entraîner souvent des combats d’écoles prenant le pas sur les querelles de personnes.
En France, ce genre de polémique intervient dès la fin du Moyen-Age, opposant les « Réalistes » et les « Nominaux ».
Il s’agit là d’une lutte presque philosophique entre les soutiens de Platon (les jeunes générations) et ceux d’Aristote (les plus anciens). Se met alors en place une guerre de plumes où volent les noms d’oiseaux pour des détails historiques sans intérêt, la valeur d’une syllabe ou des précisions d’orthographe.
On n’hésite pas alors à se traiter de « bouc puant », « monstre cornu » « scélérat » ou « parricide ».
À la Renaissance, la vie littéraire tremble des disputes entre Érasme et les Cicéroniens, ces derniers ne jurant que par les œuvres de Cicéron. On assiste alors à un combat de libelles et de satires.
Le Grand Siècle voit naître la lutte entre les « Anciens » sous l’égide de Boileau et les « Modernes » conduits par Charles Perrault.
Les Anciens se réfèrent à l’Antiquité ; ils s’en disent les héritiers. Pour eux la domination culturelle des Antiques est une évidence validée par vingt siècles d’admiration universelle.
Pour les Modernes, rien ne dépasse le Siècle de Louis XIV. Cette perfection du temps doit alors être célébrée par des hommages au Roi et à l’Église dans des formes artistiques nouvelles.
Cette querelle se prolongera au Siècle des Lumières par des sous-entendus politiques remettant en question l’Église et le Roi. On voit alors poindre les premiers arguments révolutionnaires.
Au 19° siècle, la « Bataille d’Hernani » déclenchée autour du drame de Victor Hugo, sera le point d’orgue de la polémique opposant les « Classiques » tenant des trois unités dramatiques (temps, lieu, action) et les « Romantiques » désirant se libérer du carcan de la forme et des interdictions de montrer en scène certains événements comme les crimes de sang.
S’ajouteront à cela les oppositions de certains auteurs à des œuvres qui les choquent par leur modernité. Lamartine, à propos des « Misérables » de Hugo, affirmera « Tout cela fait faire une moue de répugnance à cette saleté de style, comme si l’on avait marché sur une immondice ».
Flaubert renchérira en estimant que le roman est « immonde et inepte ; cela prouve qu’un grand homme peut aussi être un sot »
Autre exemple, le dégoût des Goncourt pour la poésie de Charles Baudelaire, auteur qualifié par eux de « Saint Vincent de Paul des croûtes trouvées, une mouche à merde en fait d’art »
Quant à Jean Cocteau qui, bien plus tard, n’aimait pas l’œuvre de Proust, il lui arriva d’affirmer : « La magnifique intelligence de Proust s’est surtout plue à peindre la bêtise, ce qui fatigue à la longue. »
C’est méchant, sans nul doute exagéré, mais le pire dans l’invective n’est pourtant pas encore atteint !
Les querelles politiques, philosophiques et morales
La dissension la plus emblématique est sans doute celle qui opposa Voltaire et Rousseau.
Pourtant les deux génies littéraires ne se sont peut-être jamais rencontrés.
Ils entrent en relation épistolaire vers 1740. Rousseau est de 18 ans plus jeune que Voltaire.
Les rapports qui auraient pu rester cordiaux vont pourtant rapidement se dégrader.
L’origine de la mésentente réside dans le fait que Voltaire est l’ami des puissants, de l’aristocratie et des nantis alors que Rousseau dénonce les inégalités sociales.
Les lettres échangées entre les deux auteurs deviennent au cours des années de plus en plus incendiaires, atteignant un point culminant après la publication par Rousseau du « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité entre les hommes »
Voltaire traite alors Rousseau de « bâtard du chien de Diogène »
Rousseau lui répond par un « Monsieur, je vous hais ».
Voltaire : « Jean-Jacques Rousseau ressemble à un philosophe comme un singe ressemble à l’homme »
Rousseau : « Vous me parlez de ce Voltaire ? Le malheureux a perdu ma patrie, je le haïrais d’avantage si je le méprisais moins »
Pourtant, en matière de mépris, c’est Voltaire qui franchira le Rubicon en allant jusqu’à publier un pamphlet sous un nom d’emprunt dans lequel il révèle que l’auteur de l »Émile » a abandonné ses cinq enfants à l’assistance publique.
Hélas pour eux deux, ils se font aujourd’hui face dans la crypte du Panthéon !
On pourrait aussi mentionner comme querelle sous-tendue de morale et de philosophie, l’opposition née entre Paul Claudel et André Gide.
Pourtant, malgré leurs litiges, les deux auteurs acceptèrent de leur vivant de laisser publier leur correspondance (Gallimard 1949), source riche d’explications sur ce qui les opposa frontalement ;
Claudel est un écrivain chrétien militant.
Gide est homosexuel et se revendique pédéraste.
L’un et l’autre n’étant pas connus pour leur esprit de tolérance, les heurts ne pouvaient que surgir entre eux.
Pourtant, en 1900, 1903, 1904, les rapports sont cordiaux. Gide apprécie la poésie de Claudel sans toutefois le considérer comme un poète majeur. Leurs interactions vont encore s’améliorer avec la parution chez Claudel de « L’Ode aux Muses », ouvrage qui redonne à Gide le goût de l’écriture après une difficile période de manque d’inspiration.
Mais à partir de 1905, Claudel tente de convertir Gide au catholicisme. La divergence naît alors car cette ferveur de Claudel pour la religion, Gide ne la ressent, lui, que pour la création littéraire.
La rupture est consommée à partir de 1914.
La parution des « Caves du Vatican » de Gide en 1914 déclenche la colère de Claudel, scandalisé par un passage où s’expose l’homosexualité du héros. Claudel écrit alors à Gide une lettre indignée pour lui demander de supprimer « cet horrible passage ». Gide, bien sûr, refuse ;
On croit assister à une réconciliation en 1916, puis en 1920 quand Claudel félicite Gide de la publication de « La Symphonie Pastorale », mais la rupture reste pourtant définitive.
Claudel dira de Gide : « (C)’est un esprit marécageux, l’eau complaisante à la boue, une citerne empoisonnée »
et à la mort de Gide, il ira jusqu’à affirmer : « La moralité publique y gagne beaucoup et la littérature n’y perd pas grand chose ».
Jalousie et carriérisme
Il est quelquefois difficile pour certains d’accepter qu’un confrère fasse plus de ventes, ait plus de succès, soit plus honoré que soi même !
Eugène Sue était jalousé par tous ses confrères car ses romans distillés en feuilletons rencontraient un très grand succès populaire. On a surtout retenu « Les mystères de Paris »,mais l’auteur est à l’origine de quarante romans, d’une douzaine d’ouvrages historico-politiques et de plusieurs pièces de théâtre.
À l’autre bout, Lamartine obligé pour gagner sa vie à certaines périodes de son existence, de vendre ses textes de fond de tiroir, se fait ridiculiser par ses pairs.
Honoré de Balzac accusera Hugo d’utiliser des journalistes à sa solde pour le critiquer, lui et ses œuvres.
Théophile Gautier est battu à l’élection à l’Académie française par Auguste Barbier. C’est alors sa protectrice, la Princesse Mathilde Bonaparte, qui salue d’un tonitruant« Cochons ! »
le passage des dix-huit Académiciens qui ont fusillé son pupille.
Baudelaire dira de Hugo : « Il a toujours le front penché ; trop penché pour rien voir excepté son nombril »
Enfin, plus près de nous, on peut aussi relever le cas de Boris Vian, écrivain qui bien qu’apprécié par Queneau, Sartre ou Simone de Beauvoir, ne parvient pas à décrocher le Prix de la Pléïade qu’il escomptait obtenir après le succès de « L’écume des jours ».
Il se cache alors sous le pseudonyme de Vernon Sullivan pour régler ses comptes dans « J’irai cracher sur vos tombes », se faisant passer seulement pour le traducteur d’un soi-disant auteur américain. Il est malgré cela rapidement reconnu. Le scandale éclate alors à Saint-Germain et ne trouvera son aboutissement que devant les tribunaux.
Querelles personnelles
Mais la dispute, la haine, la guerre peuvent aussi surgir pour des raisons bien éloignées de la littérature et, avouons le, quelquefois indignes du talent de ces poètes.
George Sand
La baronne Dudevant avait une vie très libre, s’exposant en cela à la misogynie de nombre d’auteurs masculins de son temps. Mais à l’inverse il faut bien le remarquer, elle ne rechignait pas non plus à chercher la bagarre !
À la fin d’une nuit passée avec Prosper Mérimée, George n’hésita pas à déclarer à son amie la comédienne Marie Dorval :
« J’ai eu Mérimée cette nuit, ce n’était pas grand chose ».
La comédienne s’empressa bien sûr de répandre la nouvelle dans le Tout Paris par l’intermédiaire de Alexandre Dumas, ce qui, on le devine, causa beaucoup de torts à la réputation et la virilité de Mérimée !
Barbey d’Aurevilly dira de lui : »Il a les jambes du paon mais il n’en a pas la queue »
Il en découla une haine virulente de l’auteur de « Carmen » et de « Colomba » à l’encontre de sa compagne d’une nuit.
La vie « scandaleuse » de George Sand attira sur elle aussi les foudres de Barbey d’Aurevilly, misogyne s’il en fut, qui affirma : « Elle était dans son salon quand un homme d’esprit y parlait comme une vache au bout d’un pré regardant une locomotive qui passe. »
Quant à Charles Baudelaire, il ressentait pour elle une haine farouche due à la misogynie viscérale du poète qui ne pouvait concevoir un talent littéraire chez une femme.
Tout avait commencé le 14 août 1855. Baudelaire envoie ce jour une lettre à George Sand pour lui demander d’intervenir auprès des directeurs du théâtre de l’Odéon afin de donner un rôle à sa maîtresse Marie Dambrun dans une des pièces de la baronne. George répond aimablement à la demande, pourtant Melle Dambrun n’est pas retenue, sans doute à cause de son mauvais caractère et d’un désaccord sur le montant du cachet.
Baudelaire se sent trahi, en voudra cruellement à George Sand et l’attaquera dans tous ses écrits, n’hésitant pas à affirmer : « Elle est bête, elle est lourde, elle est bavarde. Comment quelques hommes ont pu s’amouracher de cette latrine ? »
ou bien encore, « Je ne puis penser à cette stupide créature sans un certain frémissement d’horreur. Si je la rencontrais, je ne pourrais m’empêcher de lui jeter un bénitier à la tête. »
Victor Hugo
Hugo disait « Je suis haï. Pourquoi ? Parce que je défends les faibles, les vaincus, les petits, les enfants. »
Sans doute, mais ce n’est certainement pas la seule raison aux antipathies qui existèrent entre le grand homme et certains auteurs de sa génération !
Hugo et Sainte-Beuve se rencontrent en 1827 à la suite d’un article louangeur du critique sur les « Odes et ballades » du poète.
Les deux hommes se lient d’amitié et Charles-Augustin devient vite un familier du domicile de Victor et Adèle. Trop familier peut-être car un lien amoureux le rapproche d’Adèle, délaissée par son mari, qui n’est pas insensible au charme de l’invité. Sainte-Beuve a de la délicatesse envers Adèle, épuisée par plusieurs grossesses et qui n’est pas considérée par son mari comme une interlocutrice à la hauteur du Cénacle, le groupe de talentueux auteurs qui gravitent autour de Hugo.
Pourtant, Adèle, malgré son penchant pour Charles-Augustin, résiste et retourne vers son mari.
En 1830, le critique a la malencontreuse idée de confier à Victor son amour pour Adèle. Hugo feint de lui pardonner mais lui en garde en fait une rancune tenace. Il demande à l’amant éconduit de ne plus venir chez eux. Sainte-Beuve, rageur, va diffuser la raison de son éloignement au sein de leur entourage, se répand en confidences, ce qui hérisse Hugo.
En 1835, Hugo fait paraître « Les chants du crépuscule ». Sainte-Beuve en fait une critique aigre et acerbe qui atteint Hugo au plus profond de sa vanité.
En 1837, le critique publie une nouvelle dans l’espoir de récupérer Adèle. Peine perdue, elle s’éloigne d’avantage. Hugo l’apprenant réagit violemment : « Que dit-on ? On m’annonce un libelle posthume de toi. C’est bien. Ta fange est faite d’amertume. Rien de toi ne m’étonne ô fourbe tortueux (…) Je vis luire en tes yeux toute ta trahison (…) et je compris de quoi pouvait être capable la lâcheté changée en haine, le dégoût qu’a d’elle même une âme où s’amasse un égout. On devine la toile en voyant l’araignée. »
Sans atteindre jamais la violence de ces diatribes, Hugo dut subir bien d’autres litiges avec les célébrités de son époque.
Honoré de Balzac accusait Hugo de payer des journalistes pour le critiquer. Malgré cela, le poète fit un bel éloge funèbre au romancier : »Honoré de Balzac était un des premiers parmi les plus grands, un des plus hauts parmi les meilleurs. »
Hugo et Mérimée connurent un froid après l’épisode George Sand, l’un connu pour être un monstre de virilité, l’autre devant traîner après lui sa triste réputation.
Hugo et Lamartine se rencontrent en 1825. C’est le début d’une longue amitié qui durera jusqu’au 2 décembre 1851, le coup d’état qui donne les pleins pouvoirs à Louis-Napoléon Bonaparte. Lamartine voit alors la fin de sa carrière politique, s’enfonce dans l’oubli et assiste au contraire à l’ascension de Hugo jusqu’au succès des « Misérables » sur lesquels Lamartine s’acharne. Hugo met alors un terme à toute relation entre eux.
Quant à Gustave Flaubert, jamais à court d’avis vachards sur ses confrères, Hugo en fera aussi les frais.
Gustave Flaubert
Flaubert était expert dans l’art de se faire des ennemis. Le père de Emma Bovary était prompt à asséner des critique assassines sur le travail de ses collègues. L’œuvre des autres n’était souvent pour lui que bonne pour le bûcher.
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En ce qui concerne Hugo, nous avons vu le peu de considération que Flaubert a pour « Les Misérables ». Il n’hésite pas à ajouter pour son confrère « Je trouve que les dieux vieillissent ».
Sa méchanceté va encore plus loin lorsqu’il s’attaque à Lamartine qui ne trouve grâce à ses yeux ni comme poète ni comme prosateur : « C’est un esprit eunuque, la couille lui manque, il n’a jamais pissé que de l’eau claire. » Et comme si cela ne suffisait pas : »Il ne restera pas de Lamartine de quoi faire un demi-volume de pièces détachées ».
Mais c’est peut-être à Alfred de Musset que Flaubert réservera ses flèches les plus acérées.
Flaubert exècre l’élégance aristocratique et le dandysme de Musset. Le lyrisme de ce dernier s’apparente pour lui à de la vulgarité ; Flaubert traitera Musset de « coiffeur sentimental ».
Mais la haine entre les deux auteurs n’obéit pas qu’à des nécessités littéraires. Musset a remplacé Flaubert dans les bras de la poétesse Louise Colet. Malgré la rupture, les anciens amants poursuivent une correspondance soutenue. Flaubert n’hésitera donc pas à écrire à Louise tout le ressentiment dégagé envers son remplaçant :
« Son génie s’est noyé dans un tonneau et, vieille guenille maintenant, s’y effiloche en pourriture »
et plus encore, « L’alcool ne conserve pas les cerveaux, il est fait pour les fœtus ».
Les jalousies d’alcôve font parfois perdre toute mesure !
Paul Valéry et Anatole France
Paul Valéry est élu à l’Académie Française le 19 novembre 1925 au fauteuil d’Anatole France. Durant son discours de réception, le nouvel Immortel ne citera pas une seule fois le nom de son prédécesseur alors que, selon la tradition, il est censé en faire l’éloge.
C’est que l’affaire Dreyfus a laissé des traces et Valéry n’a que dédain pour l’engagement dreyfusard de France. De plus, admirateur de Mallarmé, Paul Valéry n’avait jamais pardonné à Anatole France d’avoir refusé la publication de « L’après-midi d’un faune » dans le Parnasse Contemporain.
De son vivant, Anatole France fut célébré, acclamé et comblé d’honneurs. Dès sa mort il tomba dans une disgrâce dont il n’est jamais vraiment sorti depuis, exemple flagrant de ce que peut être, ce sera notre conclusion, la détestation par delà la mort.
Conclusion
C’est aux Surréalistes que l’on doit ce changement total de vision sur Anatole France, par des procédés à leur habitude provocateurs et qui furent jugés scandaleux, transformant l’auteur décédé en écrivain le plus détesté du pays alors qu’il était de son vivant adulé tant par la droite de Charles Maurras que par la Gauche de Blum et de Jaurès.
En 1921, Anatole France reçoit le Prix Nobel de Littérature, devenant l’image même de ce qu’on appellerait aujourd’hui « l’establishment ». Il est alors considéré comme le plus grand auteur de la Troisième République, admiré pour le classicisme de son style et le nationalisme de ses positions.
Pour ces mêmes raisons, en 1924, quelques jours après la mort de l’Académicien, paraît un pamphlet intitulé « Un cadavre » sous la signature de André Breton, Louis Aragon, Joseph Delteil, Philippe Soupault, Paul Eluard et Pierre Drieu La Rochelle. Le rédacteur véritable en est Louis Aragon. L’objet en est de déconstruire le mythe.
Suite aux confidences de l’ancien secrétaire de France, Jean-Jacques Brousson, le maître déchu apparaît dès lors comme un vieillard égoïste, bête et égrillard.
Breton déclare signer « un refus d’inhumer » et désire « jeter ces vieux livres dans la Seine »
Aragon écrira ; « c’est un peu de la servilité humaine qui s’en va » et n’hésitera pas à s’exclamer « Avez-vous déjà giflé un mort ? ».
La curée est déclenchée. L’anticléricalisme de France le fait haïr par les catholiques comme Georges Bernanos. La Gauche le rejette, l’accusant de compromission, de « littérature faisandée ». Les antisémites déversent leur haine sur l’engagement dreyfusard du défunt ; Céline le couvrira d’injures.
André Gide seul s’en tient à des considérations purement littéraires, affirmant tout de même que Anatole France est illisible et représente le passé.
Pour une œuvre jugée trop classique, Anatole France sera alors définitivement catalogué en vieille barbe dédaignée par la littérature moderne et son image de sceptique érudit éternellement brouillée.
Bien sûr, l’invective est caractéristique du mouvement Surréaliste et on pourrait objecter que ces critiques eussent été plus nobles exprimées du vivant de l’écrivain, mais au Panthéon d’une jeunesse survoltée, il ne reste que peu de place pour les cendres refroidies des anciens.
Patrice Alzina est poète, essayiste et conférencier, publié en France, en Belgique et au Québec. Son ouvrage « La poésie n’est pas ce que vous croyez » a reçu en 2025 le Prix Yves Barthez de l’essai littéraire de l’année décerné par l’Académie des Jeux Floraux. Scientifique de formation, il est Docteur en Sciences Odontologiques, ancien universitaire et ancien expert près les tribunaux.
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