Vernis Rouge : poésie jusqu’au bout des ongles

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La poésie est un souffle. Et parfois elle prend des airs de musique. Et parfois elle prend corps et chante la vie pour contrer la mort. Rencontre avec une artiste électrique et sensuelle, sans fard mais vernie de rouge.

La poésie est une nomade protéenne, insaisissable par nature. Libre comme l’air, elle fuit la laisse autant que l’allure. Ne se donne jamais tout entière. Aurait-elle alors pour seule adresse le vers, pour seul repaire le poème et pour seul galbe la lettre ?  Doit-on la chercher dans la forme ou dans l’effet ? Peut-être est-elle moins un objet qu’une disposition, un état de fait.

On dit qu’elle est souffle, voix, brèche – une manière de fendre le réel, le déplacer, le magnifier, ou le faire vibrer. Elle ouvre la cage thoracique du monde pour lui redonner du coffre et un brin de liberté.

Parfois elle naît d’une interrogation sans réponse, d’un cri dans les ronces. De la terreur de la dernière heure. Alors contre le souffle qui s’éteint, elle chante. Souvent elle est une stature et un outil pour traverser la vie. Elle se loge aussi dans le silence, l’insolence, la présence, l’indicible et sa terrible cadence. Alors, quand tout vacille, elle danse.

Vernis Rouge – mais vous pouvez l’appeler Vernis – est de ses présences qui font rimer poésie avec joyeuse mutinerie. Elle a le regard cinéma, une présence très Dalida et l’impertinence à la Frida. Jeune autrice-compositrice, chanteuse et musicienne franco-libanaise, elle impose une manière de faire affleurer, sous la surface pop et branchée, une réelle densité. Celle d’une urgence à chanter la vie. La guerre dans son pays natal lui a très tôt appris que cette dernière ne tient qu’à un fil. Alors plutôt que le vertige, elle choisit de la célébrer – et de rassembler – en musique. Dans The Voice, elle a renversé le célèbre morceau « Bande organisée » en miroir inversé : là où le RAP scandait sa force brute, elle a choisi le contrepoint d’une interprétation pleine de souffle et de volupté. Ou comment conférer à un vocabulaire urbain des accents de satin.

À 27 ans, et après ce passage très remarqué – notamment par le duo de rappeurs Big Flo & Oli – des EP et un album en finalisation, elle se voit déjà en haut de l’affiche. Une ambition affirmée qu’on ne peut lui reprocher.

Nous irons danser sur vos tombes

« On essaie tous de survivre. »  

Vernis m’appelle, pour s’assurer que j’ai trouvé la bonne entrée du plus célèbre jardin de stèles, où les absents ont comme adresse l’éternel.

Elle m’a donné rendez-vous au Père-Lachaise, devant la Porte du Repos, pour le moins agitée. L’affluence est celle des grandes kermesses.

– C’est bon je te vois !

Elle arrive, tout sourire, solaire. La bise et déjà, je suis conquise. Je la regarde, presque amusée par le contraste et lui glisse que je trouve le lieu cocasse pour quelqu’un qui assume si frontalement son angoisse de la mort. Elle rit — ou peut-être qu’elle accueille. Comme si, précisément, il n’y avait pas d’endroit plus juste.

– C’est apaisant comme endroit, c’est beau et on se croirait en Provence ! Elle ajoute : en plus, on va faire une balade sportive !

Je devine le pèlerinage. Vernis, qui se réclame des grands noms de la chanson française comme figures tutélaires, ne semble pas en terre inconnue.

Mais contre toute attente, elle me conduit d’abord à la tombe de Frédéric Chopin. Les premières amours de Vernis étant la musique classique et le piano, qu’elle a commencé à apprendre au Liban – pays natal qu’elle a quitté du jour au lendemain à 8 ans, laissant sur la table à manger un bol de lait encore fumant. Un départ précipité qui marquera l’ère d’une nouvelle vie à rebâtir en France, sans son père resté sur place.

L’actualité dramatique, hélas, confirme encore la fragilité d’un pays où les repères peuvent basculer en un instant, mais dont elle retient surtout une volonté farouche de se battre, toujours et chaque jour, pour la vie.

« Le piano ne m’a jamais quittée » me confie-t-elle, précisant qu’à ses débuts elle rêvait de devenir pianiste. Elle souligne la discrétion du tombeau, en décalage avec la grandeur d’un homme ayant offert au langage pianistique une sensibilité poétique et une profondeur émotionnelle sans commune mesure. Face à la sobriété du décor, elle souligne l’emphase dont nous entourons ce passage ultime, pourtant contenu dans une poignée de secondes : « c’est le souffle qui s’arrête en un instant ».

Je lui demande alors si c’est cette brièveté qui l’angoisse. Non, pas vraiment. Elle y trouve quelque chose de rassérénant. Il s’agit plutôt de perdre les gens qu’elle aime. L’idée de leur survivre ou de les voir souffrir lui est insupportable : « j’aimerais mourir en même temps qu’eux ».

Je commence alors à comprendre ce qui donne à Vernis ce je-ne-sais-quoi de moins lustré qu’il n’y paraît : ce besoin de faire durer le souffle, de crier la vie envers et contre tout — même si, pour cela, il nous faudra aller danser sur les tombes.

Barbara, du Rouge et du Noir

Nous reprenons le fil de notre promenade funéraire. À mesure que nous avançons – voire crapahutons par endroits – j’aborde le sujet de la poésie. Un territoire originel dans lequel elle s’est d’abord exprimée, avant de se tourner vers la chanson.

Ce qui fait selon elle le poème ou la poésie ? Elle avoue ne pas avoir de définition arrêtée. Elle ne se sent pas tout à fait légitime pour s’aventurer sur un terrain qui, en dehors de ses propres écrits, lui est longtemps resté inaccessible, faute d’y avoir été véritablement initiée.

Lui vient pourtant cette intuition : au fond, la beauté d’une œuvre tient peut-être à l’écho qu’elle parvient à susciter. À ce moment précis où une expérience singulière devient un récit collectif, une expérience fédératrice.

Elle m’évoque alors Barbara, son idole.

– Mon cœur est à Barbara ! 

Une histoire d’amour transmise par sa mère, professeure de lettres.

– Barbara c’est l’indicible, c’est l’art du mot qui approche l’ineffable…

Petit intermède devant la tombe de Jacques Higelin, toute de coquillages vêtue. Elle chantonne Tombé du ciel (Tombé du ciel à travers les nuages, quel heureux présage pour un aiguilleur du ciel…) puis me confie aimer lire les mots laissés sur les pierres tombales.

Nous reprenons notre conversation. Pour Vernis, la poésie serait peut-être cela : la mise en mots — ou en musique — de ces émotions qui nous traversent, parfois s’attardent, surgissent par effraction, sans raison évidente.

Lorsque la chanson parvient à nommer l’ineffable, elle devient consolation, sinon guérison. Elle atténue ce vertige existentiel, cette sensation d’être seul face à ce qui déborde.

Un vertige qu’elle apprivoise par la musique et la scène, devenues bien plus qu’une ambition : une nécessité vitale.
« Quand ça s’arrête, je vois noir. Quand ça reprend, je vois rouge. »

Sa chanson préférée de Barbara ?  Le mal de vivre, évidemment :

On peut le mettre en bandoulière
Ou comme un bijou à la main
Comme une fleur en boutonnière
Ou juste à la pointe du sein
C’est pas forcément la misère
C’est pas Valmy, c’est pas Verdun
Mais c’est les larmes aux paupières
Au jour qui meurt, au jour qui vient
Le mal de vivre
Le mal de vivre
Qu’il faut bien vivre
Vaille que vivre

Une fille et des diamants

Ayant rencontré l’artiste lors d’un showcase pour Mauboussin, je reviens sur ce partenariat, non sans me rappeler le célèbre petit-déjeuner cinématographique d’Audrey Hepburn chez une Maison concurrente.

Deux femmes que des générations séparent mais une même silhouette, une même grâce, une même force. Chez Vernis, cependant, une touche de rock’n’roll en plus : « C’est toute ma dualité », me répond-elle, « douce et très rentre-dedans ».

Pour la fête des amoureux, le joaillier a eu l’audace de sélectionner le titre qui cartonne actuellement, La Fille, un morceau féministe qui ne s’embarrasse d’aucun détour — c’est le moins que l’on puisse dire.
Une ode à l’amour et au respect de soi ? Presque. Une irrévérence qui ne cherche pas à s’excuser.

Vernis Rouge sort les griffes :
« Je ne suis pas un petit chat qui ronronne. »

Elle déplore une tendance généralisée à la plainte et à la victimisation :
« On n’ose plus être forte, on doit toujours être victime. J’avais envie d’un hymne de “winner”, quelque chose qui donne de la force, qui dise : vas-y, dévore la vie ! »

À force de tournoyer, nous nous rendons compte que nous avons manqué un piaf qui reposait non loin. La chanteuse salue ces personnalités hautes en couleur, devenues une espèce en voie d’extinction selon elle.

« Piaf, c’était une drama queen ! »

Imprégnée des influences d’Édith Piaf, Véronique Sanson, Dalida et d’autres artistes qui ne se disculpaient pas de vivre intensément — ni de le chanter — Vernis est de ces forces brutes gantées de velours. Une forme d’éducation à l’invincibilité, guidée par un leitmotiv : ne jamais perdre de vue son cap, et surtout ne jamais baisser les bras.

Comment décrit-elle sa musique ? Un mélange d’insolence et de sensualité, au service de messages forts, portés avec intelligence.

Face aux contraintes du format chanson et à la volonté de toucher un large public, elle répond : « j’ai une patte trop affirmée pour qu’elle puisse s’effacer », même si elle concède s’imposer parfois certaines limites, dans l’attente de formats d’expression plus amples.

Pour elle, l’intelligence réside dans la capacité à parler au plus grand nombre sans jamais renoncer à ce qui fait la singularité d’un style.

Autrice de ses textes, entre parolier et poète, seule la forme diffère selon l’artiste. Une chanson s’achève lorsqu’elle trouve un équilibre entre le sens, la sonorité et une forme d’évidence presque intuitive : les mots doivent chanter autant que dire, quitte, parfois, à infléchir le sens au profit de l’impact sonore. Le message, lui, doit rester limpide, porté et amplifié par la musique, qui vient enrichir chaque mot d’une résonance supplémentaire.

La voix, elle aussi, joue un rôle décisif : elle peut déplacer, voire renverser le sens, en y insufflant une sensualité ou une émotion nouvelle. Écrire, composer et interpréter relèvent alors d’un même geste — et c’est là que naît la force : dans ce qui affleure, dans ce qui transparaît.

Car au fond, ce qui touche, ce n’est pas seulement l’œuvre, mais ce qu’elle révèle de l’artiste. Une présence, une vérité, une humanité — véritable clef d’entrée.

Sur ces paroles, belles paroles semées au vent mais pas en l’air, nous nous quittons, plus vivantes que jamais. En ayant célébré la vie sur les tombes de ceux qui avant elle, ont porté haut ce souffle poétique.

Vernis Rouge en bref !

Vernis Rouge est une autrice-compositrice-interprète franco-libanaise à l’univers à la fois frontal et sensible. Entourée d’un trio — Julien Boscher à la basse, Nicolas Coste à la batterie et Étienne Ouradou à la guitare — elle déploie un univers pop, teinté d’un rock résolument contemporain, qui a su séduire un large public.

Révélée au printemps 2024 par une reprise décalée, piano-voix, du morceau de rap Bande Organisée dans le télé-crochet The Voice — prestation largement médiatisée — elle connaît alors un succès immédiat. Depuis, elle poursuit son chemin et prépare la sortie de son premier album.

Nourrie par les grandes figures de la chanson française, mais aussi par des influences contemporaines comme Clara Luciani, elle développe une écriture directe, habitée par les thèmes de l’identité, de la féminité, du vertige existentiel et de l’émancipation.

Prochaines dates :

14.05.26 — MONDORF (LUXEMBOURG) Casino 2000
24.05.26 — TOUL Festival Le Jardin du Michel
14.06.26 — MÉZIÈRES (SUISSE) Festival Passionvinyl
15.06.26 — BIARRITZ Salon Booster de L’Oréal
26.06.26 — PECHBONNIEU Totem Festival
04.07.26 — SAINT-SERVANT Fest’Val de l’Oust
18.07.26 — MEURCÉ Festival À 2 Balles
6-11.08.26 — TOURNÉE CORSE
20.08.26 — NESMY Festival Au Son de l’Yon
11.09.26 — AUBÈRE Festival La Poule des Champs
10.10.26 — CHAUVIGNY Théâtre Charles-Trenet
12.03.27 — COMPANS Festival de Compans
18.03.27 — CHARLEVILLE-MÉZIÈRES Théâtre de Charleville-Mézières
23.04.27 — AUBIÈRE Le Chorus Live

Vernis Rouge

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