15 Avr Cécile Kohler, la poésie contre l’effondrement
Lors d’un entretien à France Inter, Cécile Kohler a décrit un rapport à la poésie qui échappe aux clichés. Pendant sa détention en Iran, elle n’a pas lu Hâfez : elle l’a appris. Vers après vers, en phonétique. Non pour comprendre, mais pour tenir.
Dans son récit, tout commence dans un moment de bascule. Arrestation, sidération, projection immédiate vers le pire. Et, presque en même temps, un geste : réciter. Non pas chercher du sens, mais occuper l’esprit. Couper court.
Ce que montre ce témoignage, c’est que la poésie intervient avant même la littérature. Avant le goût, avant l’analyse. Elle agit comme un réflexe de survie. Une manière de reprendre la main, à défaut de pouvoir agir sur la situation.
Pas une échappée. Une prise.
Hâfez : une poésie sans traduction
La rencontre avec Hâfez se fait en détention, par l’intermédiaire des codétenues. Et le rapport au texte est immédiatement contraint : pas de livre, pas de traduction, pas de maîtrise de la langue.
Alors elle apprend. En phonétique. Lentement. Un vers à la fois.
C’est là que tout se joue. Parce qu’apprendre un poème dans ces conditions n’a rien d’un geste culturel. C’est un travail. Une tâche. Une discipline quotidienne. La répétition impose son rythme, capte l’attention, structure le temps.
Et surtout, elle suspend autre chose. Pendant qu’elle mémorise, dit-elle, elle ne pense pas à la mort. Ni à l’absence. Ni à l’angoisse.
La poésie ne console pas. Elle remplace.
Une langue qui tient lieu d’espace
Le cas de Hâfez est éclairant. Sa poésie, faite de fragments — ces ghazals où chaque distique peut vivre seul — se prête à une mémorisation progressive. Mais ce qui compte ici dépasse la forme.
Ce que retient Kohler, ce n’est pas d’abord le sens. C’est la langue comme matière. Le son, le rythme, la répétition.
Autrement dit, une poésie détachée de l’interprétation, mais pleinement active. Une langue qui devient un lieu. Un espace intérieur qui, lui, ne peut être confisqué.
Le témoignage fait apparaître, presque à nu, une fonction rarement formulée ainsi : la poésie comme moyen de tenir. Peu à peu, dans la répétition, quelque chose se met en place. Les vers appris canalisent l’attention, étirent le temps, empêchent les pensées de dériver. Ils instaurent une forme de continuité là où tout se fragmente.
Rien de spectaculaire dans ce processus. Mais une efficacité immédiate, presque silencieuse.
Dans un environnement où tout vient à manquer — les livres, les repères, les perspectives — il reste la mémoire. Et avec elle, quelques lignes retenues, reprises, peu à peu incorporées, jusqu’à devenir une présence stable, presque physique.
On sort de ce récit avec une idée plus précise — et moins décorative — de ce que la poésie fait. Elle ne sauve pas. Elle ne protège pas. Mais elle empêche que tout se défasse en même temps.
Elle tient.
Et dans cette fonction minimale, presque austère, elle retrouve quelque chose de très ancien : un langage capable de s’inscrire dans un corps, de se répéter sans support, et de continuer à agir, même quand le monde autour s’est réduit à presque rien.
“Enfin libres” : Cécile Kohler et Jacques Paris, ex-otages en Iran, témoignent
Entretien événement avec Cécile Kohler et Jacques Paris, ex-otages en Iran du 7 mai 2022 au 04 novembre 2025, qui viennent tout juste de revenir en France le 8 avril dernier.
Plus d’info : https://www.radiofrance.fr/franceinte…
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