Après douze siècles d’oubli, le plus vieux poème anglais vient de ressurgir

Photo : © The Author(s), 2026. Published by Cambridge University Presslioteca Nazionale Centrale ‘Vittorio Emanuele II’.

Il dormait depuis douze siècles dans un fonds mal indexé de la Bibliothèque nationale centrale de Rome. Un manuscrit produit en Italie du Nord vient de livrer la troisième copie la plus ancienne du Caedmon’s Hymn — le plus vieux poème connu en langue anglaise. Deux chercheurs dublinois l’ont repéré par écran interposé.

Il y a quelque chose d’ironique dans l’affaire : le plus ancien poème en anglais gisait en Italie, catalogué sous la cote austère Vitt. Em. 1452. Personne, ou presque, ne savait qu’il était là. La bibliographie spécialisée sur Bède le Vénérable le signalait parfois, le perdait souvent. Le document était si mal localisé que l’institution elle-même avait fini par nier son existence — avant de le retrouver.

C’est Elisabetta Magnanti, médiéviste à la School of English du Trinity College Dublin, qui a tiré le premier fil. Travaillant sur les copies manuscrites de l’Historia ecclesiastica gentis Anglorum de Bède, elle tombe sur des références contradictoires pointant vers Rome. Elle insiste. La bibliothèque vérifie, numérise en mai 2025. Et là, en voyant le fichier, Magnanti et son collègue Mark Faulkner réalisent que le document contient le Caedmon’s Hymn en vieil anglais, enchâssé directement dans le corps du texte latin. Réaction immédiate de Magnanti : «When we saw it we looked at each other and I said, ‘No one knows about this’». Elle vérifie les catalogues pour s’assurer de ne pas rêver. L’étude est parue dans Early Medieval England and its Neighbours (Cambridge University Press).

Neuf vers, une vision, une langue naissante

Bède le raconte au VIIIe siècle. Cædmon, un bouvier lié à l’abbaye de Whitby dans le Yorkshire du Nord, se retrouve lors d’un festin, gêné de ne pas savoir chanter quand la harpe circule. Il part se coucher tôt. Un personnage lui apparaît en songe et lui ordonne de chanter la Création. Cædmon s’exécute, produisant neuf vers d’une louange à Dieu créateur du monde. Court, dense, allitératif — un concentré de la technique poétique germanique ancienne. Bède, qui écrit pour un public international latinophone, n’inclut dans son Historia qu’une paraphrase latine du poème, sans le texte original en vieil anglais. Les lecteurs suivants comblent l’absence : ils ajoutent le poème en vieil anglais, selon les copies, en marge ou à la fin du manuscrit.

C’est précisément là que le manuscrit romain fait une différence philologique réelle. Les deux copies plus anciennes connues diffèrent déjà entre elles dans leur façon de traiter le texte : dans le Moore Bede (Cambridge, University Library), le poème figure à la toute dernière page du manuscrit, après la fin du texte principal ; dans le Saint Petersburg Bede — anciennement dit Leningrad Bede, conservé à la Bibliothèque nationale de Russie —, il apparaît dans la marge inférieure du folio correspondant au récit de Cædmon. Dans le manuscrit romain en revanche, la version en vieil anglais est intégrée directement dans le corps du texte latin. C’est un geste éditorial fort : un moine de la plaine du Pô, au début du IXe siècle, a jugé le poème anglais assez important pour lui donner droit de cité dans le texte même

La recension eordu : une branche remontée de 300 ans

Le vrai coup de filet philologique tient dans un seul mot, au cinquième vers. Le manuscrit romain a été identifié comme le plus ancien témoin survivant de la recension northumbrienne dite eordu — une version textuelle du poème distinguée par un terme particulier au vers 5b. Avant cette découverte, le plus ancien manuscrit connu préservant cette recension datait du XIIe siècle. La trouvaille repousse l’existence documentée de cette version de plus de 300 ans. Le détail peut sembler abscons, mais environ trois millions de mots en vieil anglais ont survécu au total, et la grande majorité des textes date des Xe et XIe siècles. Un témoin du début du IXe siècle change l’échelle de ce qu’on peut affirmer sur l’anglais primitif.

L'abbaye de Nonantola, carrefour insoupçonné

Produit à l’abbaye de Nonantola dans le nord de l’Italie, le manuscrit y est resté pendant des siècles avant d’être déplacé lors des guerres napoléoniennes, puis de passer par plusieurs collections privées avant d’intégrer les fonds de l’État italien. Cette trajectoire explique les blancs dans la bibliographie — et le fait que l’institution avait fini par le considérer comme perdu depuis 1975.

Que fait un moine de Nonantola avec Bède et un poème de bouvier du Yorkshire ? Il copie, transmet, sélectionne. L’abbaye entretenait des liens solides avec les milieux lettrés carolingiens et anglo-saxons. Ce Bède romain n’est pas égaré là par hasard — il voyage avec un réseau intellectuel.

L’affaire illustre aussi ce que les médiévistes répètent depuis vingt ans : la numérisation de masse des fonds manuscrits produit des découvertes de cette nature, à condition que des chercheurs compétents les lisent. Sans elle, il faut un déplacement physique à Rome, une autorisation, une consultation sur place — et encore, il faut savoir quoi chercher dans un volume non signalé.

Une précision que les chercheurs formulent eux-mêmes : il ne s’agit pas d’un texte inconnu surgi des ténèbres. Le Caedmon’s Hymn est étudié depuis des siècles et ses copies connues ont fait l’objet d’une littérature critique abondante. Ce qui change, c’est l’arbre généalogique de la transmission — un nouveau nœud, ancien et bien situé, qui redistribue les cartes. Pour les chercheurs, c’est souvent là que se jouent les vraies batailles : moins dans la découverte spectaculaire que dans la reconfiguration patiente de ce qu’on croyait savoir.

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