13 Mai Hanen Marouani : Milan, Senghor et les langues mêlées
Le 9 mai, à la Bibliothèque Sormani de Milan, le Prix International de Poésie Léopold Sédar Senghor a consacré deux Tunisiennes : Hanen Marouani, premier prix pour son texte Ce qui nous reste de lumière, et Imèn Moussa, récompensée pour On aimerait y vivre. Derrière l’événement, une certaine idée de la langue française — et une géographie littéraire qui ne ressemble à aucune autre.
La scène est à la fois improbable et parfaitement logique : le 9 mai dernier, à la Bibliothèque Sormani de Milan, des diplomates, des universitaires et des poètes se sont réunis pour remettre un prix de poésie en français. Pas à Paris. À Milan. Et les lauréates sont tunisiennes.
Ce léger décalage géographique dit quelque chose d’essentiel sur le Prix International de Poésie Léopold Sédar Senghor, une initiative fondée et présidée par Cheikh Tidiane Gaye, poète sénégalais. Premier Africain à avoir traduit Senghor en italien, il a fondé le Prix et l’Académie internationale Léopold Sédar Senghor pour perpétuer l’héritage du poète-président. Ni Paris, ni Dakar, ni les grandes maisons d’édition. Milan, donc.
Une Tunisienne à la croisée des langues
Hanen Marouani a remporté le premier prix dans la catégorie « poésie inédite » pour son texte Ce qui nous reste de lumière. Le titre sonne comme une promesse de consolations. Ce serait se méprendre. Tunisienne résidant entre l’Italie et la France, docteure en littératures françaises et francophones, auteure de quatre recueils publiés entre Tunis et Paris, elle est également chercheuse rattachée à l’Université catholique de Milan. Son travail occupe une intersection précise : la question du discours féminin dans la littérature, les dynamiques migratoires, et une pratique d’écriture qui refuse les frontières nettes entre les langues. Le jury a salué la force symbolique de son texte et son usage d’expressions arabes au sein d’une écriture française.
Ce geste — introduire de l’arabe dans le français sans le traduire systématiquement — n’est pas une coquetterie stylistique. C’est une prise de position. Une langue accepte d’être traversée, parfois déstabilisée par une autre. Entre le lecteur francophone qui accroche et le lecteur bilingue qui reconnaît, quelque chose se joue qui n’appartient ni à l’un ni à l’autre.
Dans le même palmarès, Imèn Moussa a obtenu le deuxième prix dans la catégorie « Environnement et migrations » pour son poème On aimerait y vivre. Docteure comme Marouani, Moussa oriente son écriture vers une écopoésie engagée : les crises environnementales comme sujet, une langue directe, une posture de témoin lucide. Le duo tunisien n’est pas un hasard : il révèle une génération d’universitaires pour qui l’écriture littéraire n’est pas une activité annexe mais une pratique à part entière, nourrie par la recherche mais irréductible à elle.
Senghor sans les slogans
Le Prix porte un nom lourd. Senghor, poète-président sénégalais et théoricien de la négritude, est devenu depuis sa mort une figure institutionnelle commode, souvent convoquée et aussitôt vidée de sa substance. Le Prix de Milan résiste à cette récupération en faisant de la question linguistique le cœur de son programme. Son jury, présidé par Pap Khouma — écrivain d’origine sénégalaise et directeur de la revue en ligne El Ghibli, spécialisée dans la littérature de la migration — incarne lui-même cette logique : une figure de la littérature dite « migrante » devenue institution, qui évalue des textes venus d’une rive à l’autre de la Méditerranée.
Ce prix ne prétend pas à l’universalité des grands prix littéraires. Il s’est construit une autre ambition : être un point de passage entre les espaces francophones africains, maghrébins et européens, loin des chapelles parisiennes. En onze éditions, il a progressivement imposé une ligne cohérente — celle d’une poésie connectée aux fractures contemporaines, migrations, pluralité linguistique, héritages coloniaux — sans jamais verser dans le militantisme de façade. Les formules habituelles — « dialogue entre les cultures », « pont entre les peuples » — ne manquent pas dans les communiqués, mais les choix du jury leur donnent, cette année encore, une substance concrète : récompenser des écritures hybrides, traversées par l’arabe, portées par deux universitaires tunisiennes sans lien avec les réseaux littéraires parisiens.
Cette consécration intervient d’ailleurs quelques jours après une autre distinction pour Hanen Marouani : le 1er mai, l’Académie Claudine de Tencin à Grenoble lui a décerné le Prix international de poésie 2026 pour son recueil Tout ira bien…, publié aux éditions Le Lys Bleu. Deux prix en deux semaines dans des cercles encore étroits, mais réels. La poésie francophone du Maghreb n’a pas besoin qu’on lui invente une légitimité. Elle a besoin d’être lue.
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