16 Juin Prix Mallarmé 2026 : Noël et Laâbi, deux prix pour dire l’urgence
James Noël pour Paons, Abdellatif Laâbi pour sa traduction de Griffes de la Palestinienne Jumana Mustafa. L’Académie Mallarmé a rendu son verdict 2026. Deux livres, deux continents en feu, une même obstination à ne pas se taire.
Le Prix Mallarmé — décerné depuis 1937 par l’Académie du même nom, jury de vingt-huit poètes, sans tapage médiatique, sans libraires en émoi — couronne cette année le Haïtien James Noël pour Paons, paru aux éditions Au Diable Vauvert. Et le Prix étranger de la traduction va au Marocain Abdellatif Laâbi pour Griffes, de la Palestinienne Jumana Mustafa. Haïti. Palestine. On pourrait croire à un calcul. Ce n’en est pas un — c’est simplement que les meilleurs livres de l’année parlent de là où ça brûle.
Le paon déplumé
Le titre frappe d’abord comme un coup de feu. Pan. Trois fois. L’oiseau s’effondre, déplumé. Le paon de James Noël n’a rien du symbole vaniteux qu’on exhibe dans les jardins européens : c’est un volatile « qui remonte aux origines », aux couleurs d’un pays qu’on assassine méthodiquement, plume après plume, balle après balle.
Paons s’ouvre sur Port-au-Prince, « douloureuse capitale qui semble rêver, elle aussi, de quitter le pays ». Noël y pratique une écriture au scalpel, sans complainte ni folklore. L’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021, la prise de contrôle par les gangs, les kidnappings — et lui, invité de festival en festival, portant « la culpabilité de l’auteur qui parle d’un lieu depuis l’extérieur ». À 46 ans, il écrit : « je compte / plus de cadavres que de poèmes. » Pas de cynisme — une lucidité qui tranche net.
Natif de Hinche, pensionnaire de la Villa Médicis, cofondateur de la revue IntranQu’îllités, collaborateur d’Arthur H. et de Chloé Sainte-Marie, Noël est depuis longtemps une figure de la scène haïtienne qui circule dans le monde sans jamais larguer les amarres. C’est précisément ce tiraillement qui nourrit le livre : « Quelle heure fait-il dans la tête d’un gangster ? », demande-t-il — non pour excuser, mais parce que l’horloge de Port-au-Prince ne marque plus la même heure que le reste de la planète, et qu’il en est, lui, le témoin embarqué, coupable de s’en être sorti.
René Depestre l’a dit sans détour : Noël est sorti du bois pour faire entendre son « piano à queue de paon ». Sa parole est « le jazz dont a besoin le réveil des Haïtiens ». Paons est déjà le deuxième prix de l’année pour ce recueil, après le Sirène-Lapérouse en mars. Le livre s’installe.
Redonner une voix
De l’autre côté de la Méditerranée, un autre livre dit la même chose autrement. Griffes, de Jumana Mustafa, traduit de l’arabe par Abdellatif Laâbi, paraît aux éditions Les Hommes sans Épaules dans une édition bilingue arabe-français — première publication de la poète palestinienne en français. Née en 1977 au Koweït de parents exilés, vivant entre la Jordanie et l’Égypte, journaliste indépendante et fondatrice du festival Poetry in Theaters, Mustafa écrit depuis les marges de la marge : l’exil de l’exil, la condition féminine dans un monde en guerre, la perte du pays comme état permanent.
C’est Laâbi qui l’a fait entrer dans la langue française — lui qui depuis des décennies traduit Darwich, Saadi Youssef, Samih al-Qassim, et construit patiemment un pont entre les deux rives. À 84 ans, il formule son travail simplement : redonner une voix à ceux qui vivent dans la pénombre, presque invisibles, en tout cas inaudibles. En 2026, la formule a cessé d’être une métaphore.
Ce que le Prix Mallarmé étranger récompense ici, c’est donc une chaîne : une poète palestinienne peu connue en France, un traducteur marocain qui la porte, un éditeur confidentiel qui prend le risque. Pas de machine promotionnelle, pas de nom bankable. Juste un livre de 114 pages en édition bilingue, et un jury qui a jugé que ça comptait.
Ce que les prix révèlent
Il serait trop simple de conclure que l’Académie Mallarmé a voulu faire un geste politique. Elle a simplement lu. Mais en lisant Paons et Griffes, elle a désigné deux œuvres qui refusent le même écueil : celui de la poésie comme repli sur soi, comme consolation douce, comme exercice de style. Noël et Mustafa écrivent depuis des territoires où écrire coûte quelque chose. La langue comme résistance — pas comme posture, comme nécessité.
« Haïti a toujours été un laboratoire », lâche Noël. Un laboratoire des catastrophes et des ingérences, mais aussi de la résistance. Le paon déplumé, finalement, garde ses ailes. Et les griffes de Mustafa tiennent bon.
Le Prix sera remis le 7 novembre à la Foire du livre de Brive. Le Prix étranger en décembre à la Maison de Poésie de Paris. Deux cérémonies discrètes pour deux livres qui ne le sont pas.
Pas de commentaire