Sapho l’éclatante 

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Femme de lettres, comédienne, chanteuse du monde et entremetteuse de fraternité, le chant de Sapho est de ces souffles salutaires. Parle-t-on de Sappho la première ? Non, de sa digne héritière. Depuis plus de quarante ans, la franco-marocaine mêle langues, cultures et imaginaires dans une oeuvre totalement libre et se joue des jougs pour faire entendre l’accord parfait de ce qu’elle appelle “les registres contradictoires de la vie”. Le tout avec éclat, et beaucoup de rires.

À ce propos : le rire de Sapho est un personnage à part entière. Il fend l’air avec l’insolence de celles et ceux qui font tenir la vie. Que l’illusion ne vous égare pas, il ne cherche ni à masquer les brisures, ni à lisser l’ennui. Plutôt à traverser la nuit comme un oiseau rebelle. Un battement d’ailes loin des convenances, et l’espace s’ouvre pour la résonance.

Il y a dans ce rire une élégance instinctive, une insoumission attractive. Du panache aussi. Il a la couleur de la place Jemaa El Fna, fait danser le rock et les Gnaouas. Il porte la gaité des noceurs, la douceur de ceux qui ont su aimer et la fureur souveraine des immodérés.

On y entend une liberté qui ne s’excuse pas, une joie confrontée au désarroi mais qui choisit malgré tout, de chanter. Comme un rappel obstiné : même dans le gris, les couleurs trouvent toujours le moyen de déborder.

Son rire fait des ricochets.

Le verre à pied

Je l’aperçois à travers la vitre d’un bistrot qui n’a rien d’un décor fabriqué, le Ver à pied. On y sent le refuge de conversations où l’on vient se lover dans “les écharpes de l’amitié”. Un endroit où les verres tintent comme de petites ponctuations dans le brouhaha du quartier très parisien qui brasse touristes et acclimatés. Un lieu propice au bavardage poétique, mais cette fois les vers ne sont pas comptés. Car la poésie de Sapho est libre et illuminée comme celle de Rimbaud, à qui elle adresse d’ailleurs plusieurs de ses poèmes :

“Cet enfant de seize ans
Arracha les pieds des marcheurs
Pour en faire des créatures de mers
Lui
Qui n’avait jamais vu la mer
Ses yeux plein du récit des livres
Il sut transformer les mots en chair”

(extrait du poème Le jour où Arthur a ouvert le fleuve des poèmes libres, Traverser la nuit, ed. Bruno Doucey)

Sapho est attablée avec des amis, des artistes aussi. Je m’installe au calme quelques minutes.

Il y a quelque chose dans son allure qui relève du théâtre. Une présence, une tenue, un maquillage graphique et un chapeau orné de plumes, comme une extension du geste d’écriture.

Elle arrive, place à la conversation.

La Méditerranée et autres mélopées

« J’ai toujours voulu écrire »

Sapho, de son vrai nom Danielle Ebguy, naît à Marrakech.

Son père est un personnage truculent, drôle et emphatique. Il récite des vers de Lamartine avec quelque effet de manche en se rasant le matin, manie les traits d’esprit avec brio et se révèle, de surcroît, un chanteur “ merveilleux”. L’amour du texte émerge très tôt chez Sapho : « la poésie était partout ».

Elle se souvient de ces soirées où, chez des amis, il faisait résonner sa voix sur des musiques arabo-andalouses. De longues mélopées introductives laissaient peu à peu place au rythme, comme une lente montée vers le vertige.

Sapho écrit de la poésie dès l’âge de huit ans. Un jour, elle s’enhardit à envoyer l’un de ses textes à une émission de radio enfantine de Radio Maroc. Le présentateur la remarque et lui propose de venir dire son poème à l’antenne.

La honte la submerge : elle ne récitera pas son texte. À la place, elle choisit une fable de La Fontaine, La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf. Elle est alors engagée comme petite comédienne. Tous les mercredis, elle participe à des saynètes pour l’émission.

Elle y découvre les techniques du jeu théâtral. Le texte cesse d’être seulement écrit : il prend corps, il devient matière, voix, présence.

Adolescente, Sapho quitte Marrakech avec sa famille pour habiter Lyon.

De Bergamote à Sapho, égérie punk

Arrivée à Lyon, le choc n’est pas seulement thermique. Quelques tensions familiales plus tard, la voilà envoyée en pensionnat en Suisse.

À dix-huit ans, elle monte à Paris sans le sou, bien décidée à mener sa vie et sa carrière comme elle l’entend. Chez Sapho, les obstacles ont toujours été matière à élan. Son frère la pensait incapable de jouer de la guitare : il n’en fallait pas davantage pour qu’elle s’empare aussitôt de l’instrument et apprenne seule à faire chanter les cordes.

La vie parisienne, même désargentée, est exaltante : « on trichait dans le métro, on achetait des fringues aux puces, on mangeait au restau U… ». Sapho touche à tout : études de lettres, cours de théâtre chez Antoine Vitez, et elle « écrivasse » beaucoup aussi, même si nombre de manuscrits, qu’elle oublie en partant, restent sur la banquette des taxis qu’elle prend pour bon nombre de ses trajets — il y avait alors des plaisirs qui échappaient à la ceinture serrée du quotidien.

Très entourée d’amis garçons en première année de fac de lettres, elle se met à draguer certaines filles pour leur compte, sans grand succès. De cette infortune lui vient le surnom de “Sapho”, en référence à Sappho de Lesbos. Le surnom s’impose et demeure : comme une signature involontaire devenue manifeste, entre liberté, puissance poétique et identité choisie. 

Un jour, lasse des rôles féminins stéréotypés qu’on lui propose — la jeune première ou la mégère, figures qui dominent encore aujourd’hui à ses yeux — elle quitte le théâtre et commence à mettre en musique ses propres textes, sans direction précise.

Elle rencontre ensuite Hervé Christiani (Il est libre Max) qui lui suggère de passer l’audition de l’ancêtre de The Voice, le Petit Conservatoire de Mireille. Elle qui n’a jamais mis les pieds au Québec s’invente un personnage né sur les terres aux érables rouges : Bergamote. Mireille n’y voit que du feu et la sélectionne. Sapho tient la gageure. Quelques passages remarqués plus tard, Hervé Christiani finit par révéler la supercherie à l’animatrice, qui s’amuse : « Elle m’a bien eue, elle m’a bien eue ! Qu’elle revienne, mais qu’elle reste canadienne ! »

Elle quitte finalement l’aventure enregistre un premier album chez RCA Records, se fait repérer par le patron du magazine Actuel puis est envoyée à New York en tant que journaliste pour faire un reportage sur la scène punk.

Fascinée par le milieu underground, sa musique prend des teintes rock. Elle devient « Sapho, chanteuse punk ». 

Sapho la poétesse

« La poésie est la chose la plus difficile qui soit. »

En parallèle de sa carrière musicale, Sapho mène également un travail d’écriture soutenu. Elle publie son premier ouvrage, un roman largement autobiographique – Douce violence – au début des années 80. Elle ne viendra à la poésie que vingt ans plus tard, après plusieurs romans : “j’ai mis longtemps à oser”, confie-t-elle. Un proche se fait alors un agitateur de destin et envoie son manuscrit Le livre des quatorze semaines chez Joachim Vidal à la tête des Editions de La Différence. Le recueil sera publié en 2004.

En quoi la poésie est-elle si ardue et pourquoi choisit-on malgré tout de s’y confronter ?

« En prose chaque mot compte, en poésie c’est chaque syllabe. »

Pour Sapho la difficulté tient autant à l’exigence de la forme qu’au poids de l’héritage. Comment inventer encore après Rimbaud, qui a déchaîné le vers, après les surréalistes, après Michaux et tant d’autres ? La poésie est d’abord une épreuve de liberté. À chacun d’inventer ses propres contraintes pour explorer de nouvelles contrées.

Car il est bien question de résister, par l’acte poétique, au “prêt-à-parler”, à l’ampoulé et à l’emprunté pour ouvrir, selon ses mots, “un endroit singulier, un endroit où l’on signe”.

« Le travail du poète est de dire ce qui n’a jamais été entendu. »

Chaque recueil a été pour l’autrice l’occasion de s’aventurer dans de nouvelles contraintes.

Dans Le livre des quatorze semaines, Sapho imagine une traversée temporelle dont l’architecture mêle numérologie, kabbale et imaginaire marocain. Chaque syllabe y trouve sa place. « Je ne pouvais plus bouger un seul mot au risque de faire s’écrouler toute la structure du poème », se souvient-elle.

En s’imposant l’incursion dans des lieux non visités par d’autres, le poète atteint parfois, selon elle, “quelque chose du chant” : une parole qui porte parce qu’elle est juste, sincère et profondément personnelle.

Traverser la nuit

« J’aime traverser la nuit
Faire provision de mots en grappes. »

La nuit. Elle peut être blanche ou elle peut être noire. Elle peut être fête ou isoloir. Abîme ou rémission. Désespoir ou consolation. Elle contient tout cela, certainement à la fois.

Traverser la nuit, recueil récemment publié aux éditions Bruno Doucey est un livre qu’elle a mis un an et demi, “deux ans moins le quart”, dit-elle, à écrire. Une nécessité vitale. Une écriture sans autre injonction cette fois que d’être au plus près de sa vérité.

Sapho y traverse la disparition de son compagnon de parole et d’amour, celui qui l’accompagnait depuis trente ans. Une traversée du deuil, née après un long silence et des pages blanches, aussi sèches que les larmes qui ne perlaient pas : « Ce silence était une façon de disparaître avec lui. Je n’arrivais pas à pleurer. »

“J’irai à l’écart de la parole
J’empêcherai la lumière d’entrer
Je ferai la nuit sur le jour
Pour t’atteindre toi qui t’es absenté
Pour m’atteindre moi qui me suis retirée”

La poésie prend alors forme d’un retour à la vie et à la parole. Et d’une catharsis. Sapho, dont les nuits étaient blanches a retrouvé le sommeil depuis la parution du livre.

L’ouvrage se déploie comme une traversée en plusieurs escales : le deuil d’abord, puis le monde — car Sapho n’a jamais cessé de le regarder, ni de résister aux affres et aux balafres de la guerre. Engagée de longue date pour la paix, elle a chanté aussi bien à Jérusalem qu’à Gaza et répand, partout où elle va semer son chant, des paroles de fraternité. Viennent ensuite le retour, puis l’arrivée à quai, où les amitiés l’attendent et auxquelles elle dédie plusieurs portraits.

La poétesse confie que la lecture récente du poème de Michaux consacré à la mort de sa femme, Nous deux encore, l’a profondément bouleversée, au point de voir venir les larmes, et elles étaient chaudes.

La poésie permet-elle d’éclairer la nuit ou d’y voir plus clair ? « Les deux, mon capitaine ! », répond-elle.

Aller vers la lumière est selon elle est d’abord l’épreuve de l’obscurité. Traverser la nuit et ce qui peut nuire, avant que “l’or du jour levant” puisse de nouveau advenir.

Je lui demande si elle reste un oiseau de nuit, après l’avoir aperçue un croissant à la main en arrivant au rendez-vous. Je l’interroge : était-ce le petit-déjeuner ? (il était 17 heures)

Elle rit : « C’était le goûter, il ne faut pas exagérer ! »

« La nuit, tout est possible », ajoute-t-elle encore. Elle y voit un espace de féérie où les masques tombent, où les rôles sociaux se défont. Un lieu où l’on baisse la garde et où la parole, enfin, se fait plus vraie.

“Nous laisserons l’histoire et nos mots
Comme boussole dans l’obscurité
La poésie parle une langue de fer
Pour faire craquer les langues de bois.”

Le blanc, inconnu à venir

– Comment vivez-vous ce moment avant le poème ?

– Vous connaissez le Cante jondo ?

Sapho compare cet instant liminal – ce “blanc qui n’est qu’inconnu à venir” – à l’état du chanteur avant de se lancer dans le Cante jondo, un chant andalou profond, improvisé, qui recherche la vérité du cri plus que la beauté.

Elle évoque Federico García Lorca, fasciné par cette forme et qui en fait l’hommage dans Poème du cante jondo.

Elle revient sur cet état du chanteur au bord du saut. Certains, dit-elle, possèdent le duende, cette force énigmatique et fulgurante qui traverse l’interprète et guide le flot de l’inspiration jusqu’aux mots justes.

Mais même ces « enfants gâtés » de l’inspiration doivent appeler le génie, le convoquer, par une forme de mise en condition quasi méditative, proche du sacré.

Pour son prochain ouvrage à paraître, c’est précisément l’exercice qu’elle s’est donné : suspendre la plume, attendre le moment juste, puis jeter l’encre sans se donner le droit de revenir en arrière. Sans rature.

Elle dit avoir tenu cette ligne de crête, su s’arrêter quand il le fallait, et n’avoir barré qu’une seule fois — mais dit-elle, il le fallait.

Il y a décidément, dans l’acte poétique, un mystère irréductible. Et finalement…tant mieux.

Sapho prend congé comme un artiste quitte la scène. Des répétitions l’attendent pour une lecture musicale à venir.

Je prolonge encore un peu le moment, puis salue Vinh, le barista, avant de m’éclipser.

Traverser la nuit – Sapho

Poétesse, romancière, chanteuse et comédienne, Sapho construit depuis plus de quarante ans une œuvre qui échappe aux frontières artistiques comme aux frontières géographiques. Née à Marrakech dans une famille judéo-marocaine, elle fait dialoguer poésie, musique et littérature dans une langue nourrie d’influences méditerranéennes, orientales et occidentales.

Avec Traverser la nuit, elle livre un recueil profondément intime où le deuil, l’amitié, la guerre et la fidélité aux mots composent un même mouvement vers la lumière. Une poésie exigeante, traversée par le souffle du vivant, qui affirme la puissance de la langue face aux épreuves et fait de l’écriture un acte de résistance autant que de consolation.

Sapho – Comment J’M’Habille

Sapho – sous le pseudonyme de Bergamote – interprète, le 26 décembre 1973, « Comment J’M’Habille » dans le « Petit conservatoire de la chanson » de Mireille. Cette chanson est publiée en 45T en 1975 sous le pseudonyme de Louise Bastien.

Sapho sur scène

Concert complet – septembre 2014

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