02 Fév Poésie sous algorithme : quand l’IA fait sortir un recueil de la course aux prix
Un recueil de poésie néo-zélandais a été écarté des Ockham New Zealand Book Awards après la découverte de vers issus d’un générateur expérimental. L’affaire, plus subtile qu’un simple procès de l’intelligence artificielle, met à nu les zones grises de la création contemporaine : où s’arrête l’outil, où commence l’auteur ?
Le retrait de Dear Alter de la sélection des Ockham New Zealand Book Awards aurait pu passer pour un épisode de plus dans le tumulte mondial autour de l’intelligence artificielle. Il est pourtant plus révélateur que spectaculaire. Le recueil, publié par Auckland University Press, ne revendique ni manifeste technologique ni geste provocateur. Il a néanmoins été jugé inéligible pour une raison précise : trois poèmes intègrent des vers générés par Verse by Verse, un outil algorithmique expérimental.
La décision s’appuie sur une règle désormais clairement formulée par les organisateurs du prix : « Tout livre contenant du texte rédigé par une IA n’est toujours pas autorisé à concourir. » Une ligne dure, appliquée sans distinction d’intention ou d’ampleur. Qu’il s’agisse d’un poème entier ou de quelques lignes retravaillées, la sanction est la même : l’exclusion.
Une règle claire, une pratique beaucoup moins
L’autrice de Dear Alter a pourtant pris soin de circonscrire l’usage de l’outil. Elle insiste : « Dear Alter ne porte pas sur l’IA. » Les passages concernés relèveraient d’un travail de collage et de réécriture, non d’une délégation de l’acte créatif. Verse by Verse, précise-t-elle, est antérieur aux grands modèles de langage actuels et a été entraîné sur un corpus limité de vingt-deux poètes américains — une donnée qu’il convient de noter, même si les sources publiques détaillant précisément cet entraînement restent rares.
Le contexte explique en partie la rigidité du règlement. Les Ockham New Zealand Book Awards sortaient déjà d’une controverse liée à l’imagerie générée par IA : deux ouvrages avaient été exclus en raison de couvertures artificiellement produites. Face aux critiques, le New Zealand Book Awards Trust a infléchi sa position : les couvertures assistées par IA sont désormais admises, mais pas les textes. Une frontière nette, maintenue pour l’édition 2026 du prix.
Cette distinction révèle une hiérarchie implicite : l’image peut être assistée, le texte non. Un choix soutenu par les organisations professionnelles. La présidente de la Publishers Association of New Zealand, Eboni Waitere, invoque la protection de la propriété intellectuelle des auteurs et artistes — un argument central dans un secteur inquiet des usages non déclarés de données d’entraînement.
Pour Dear Alter, l’épisode agit comme un révélateur. L’enjeu n’est pas tant la « triche » que la traçabilité : quels outils ont été utilisés, à quel moment, et dans quelle proportion ? La conformité ne s’arrête plus au manuscrit final ; elle englobe désormais le processus, les choix techniques et leur transparence. Dans ce cadre, la frontière entre création et assistance cesse d’être théorique. Elle devient réglementaire — et décisive.
Le débat, lui, reste ouvert. Car si les règles sont claires, la pratique littéraire contemporaine l’est beaucoup moins. Dear Alter en fait la démonstration : un livre peut être disqualifié non pour ce qu’il dit, mais pour la manière, partielle et assumée, dont certains de ses vers ont vu le jour. Une affaire appelée à faire date, tant elle condense les tensions actuelles entre innovation, éthique et reconnaissance littéraire.
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