22 Déc Caroline Moffet, voix révélée du Prix de poésie Radio-Canada 2025
Le Prix de poésie Radio-Canada 2025 distingue Une craque dans le plywood ou l’anatomie d’une fissure, un texte qui ne cherche ni l’adhésion ni la clarté immédiate. Caroline Moffet y travaille la poésie comme une zone de contrainte : une langue sous pression, méthodiquement fissurée, où l’écriture avance moins pour dire que pour tenir.
Le poème de Caroline Moffet n’est pas un texte de circonstance. Il ne s’explique pas, ne se résume pas, ne se rend pas aimable. Il procède par résistance. Résistance du matériau — le plywood (contreplaqué), pauvre, composite, fragile — mais surtout résistance du langage lui-même, poussé jusqu’à son point de rupture. La fissure annoncée n’est pas un motif : elle est la condition même du poème. Ce qui s’écrit le fait parce que quelque chose cède.
On est loin d’une poésie de l’aveu ou du témoignage. Rien n’est livré directement. L’expérience personnelle, professionnelle ou social n’apparaît jamais comme contenu narratif. Elle est absorbée par la forme. Le travail en milieu carcéral, par exemple, n’est pas raconté : il structure le texte de l’intérieur. Dans le rythme contraint, dans la sensation d’espace fermé, dans cette langue qui se heurte à ses propres parois. Le poème avance comme un corps qui teste ses limites, sans lyrisme, sans scène spectaculaire.
Lire comme on tient
Cette écriture suppose un rapport exigeant au temps. Moffet parle d’un travail long, obstiné, presque obsessionnel. Non pour atteindre une perfection abstraite, mais pour éliminer ce qui pourrait être remplacé. Chaque mot est là parce qu’un autre n’aurait pas tenu. Cette logique d’atelier est perceptible : le texte est dense, parfois difficile, mais jamais flou. L’opacité n’est pas un écran ; elle est le résultat d’un resserrement.
La langue, surtout, n’est pas stabilisée. Elle accepte les frottements, les intrusions, les décalages — y compris les anglicismes qui ont suscité des critiques. Là encore, rien d’un geste provocateur. Il s’agit d’une langue située, travaillée depuis un contexte minoritaire où la pureté n’existe pas. Le poème ne cherche pas à défendre une norme : il montre ce que la pression produit sur la syntaxe, sur le lexique, sur la voix. La fissure est linguistique autant que symbolique.
Ce positionnement explique sans doute l’inconfort de certains lecteurs. Le texte ne “parle pas de poésie”, il ne la met pas en scène comme valeur. Il la pratique comme effort. Lire demande ici un déplacement : accepter de ne pas tout saisir, de ne pas aller vite, de rester dans l’inachèvement. Moffet le dit elle-même : la poésie n’est pas un espace de facilité. Elle exige un état, une disponibilité, un ralentissement qui va à contre-courant des usages dominants de la langue.
Les filiations revendiquées comme celle de Marie Uguay, Jacques Brault ou Michel Pleau éclairent moins un héritage qu’une posture. Une poésie qui ne cherche pas à embellir la fragilité, mais à la tenir, à la rendre opérante. Chez Moffet, la faille n’est pas réparée. Elle devient une ligne de travail.
Le Prix de poésie Radio-Canada 2025 ne vient donc pas consacrer une “nouvelle voix” au sens promotionnel. Il signale plutôt une écriture déjà formée, déjà sévère avec elle-même, qui a trouvé son angle au prix d’un refus clair : celui du lisse, du immédiatement lisible, du consensuel. Le recueil en cours dira si cette exigence peut se maintenir sur la durée. Mais le poème primé, lui, ne promet rien. Il ouvre une fissure, et s’y tient.
Radio-Canada ayant refusé de nous accorder l’autorisation de publier cette œuvre, celle-ci est disponible sur leur site.
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