14 Jan Lessive
« Avant je n’étais rien, presque rien.
Maintenant je venais de naître comme un veau. »
Avec « Lessive », le jeune poète lauréat du prix Apollinaire-Découverte 2023 creuse l’intime jusqu’à la nausée. Un monologue halluciné qui remonte à la naissance, à l’oncle mort, aux ventres ouverts. Du très grand Malzac.
« c’est une voix qui démarre, une, une voix grave dans le noir qui chante / seule quelque chose de presque indécent, pas d’air, c’est / le premier jour ». Dès l’attaque, Malzac te tient au col. Pas le temps de respirer. Lessive s’ouvre sur une naissance – la sienne – et ne lâche plus. Quatre-vingt-treize pages d’un flux tendu, bégayant, qui tourne autour d’une absence : l’oncle. Celui qui est mort le jour où le narrateur est né. Celui qui empeste. Celui qui hante chaque page comme une odeur qu’on n’arrive pas à faire partir.
Le dispositif tient en seize sections aux titres brutaux : « Le veau », « La bassine », « Le mur », « L’arme », « Le premier crime », « La nourriture », « La poubelle jaune ». Malzac construit son livre comme une descente aux enfers domestiques. On y croise une mère qui n’assume pas, un chien jaune nommé Texane, des nuggets père dodu, du béton, des tractopelles, du plastique par tonnes. Le Sud de la France vu depuis la décharge. Saint-Georges-d’Orques transformé en territoire hanté.
Une langue qui cherche l'asphyxie
Le poète ne fait pas dans la dentelle. Sa syntaxe cogne, répète, s’emballe. Les virgules remplacent les points. Les phrases s’étirent jusqu’à l’épuisement. C’est volontaire. Malzac l’a dit lui-même dans un entretien : « Mes textes sont généralement très étouffants à lire, ça rumine, ça bégaie. » Il travaille au rythme, pas à l’image. Les verbes plutôt que les métaphores. L’incantation plutôt que la description.
Résultat : une transe. On lit Lessive comme on regarderait un type se noyer. Fasciné, mal à l’aise. Le narrateur naît trop gros – sept kilos huit – après quarante semaines dans un ventre qu’il refuse de quitter. « je ne voulais pas sortir. je ne voulais pas / participer à ça. » Dès le départ, le sentiment de dette. Dès le départ, la culpabilité. Celle d’être né à la place de l’oncle. Celle de manger de la viande. Celle d’exister dans ce « beau pays / de France ».
Tout se bouffe ici
Car Lessive est aussi un texte politique. Malzac ne lâche jamais le réel. Entre deux visions hallucinées, il glisse les promotions du supermarché, les affiches bleu-blanc-rouge, les policiers qui frôlent le ventre de la mère dans la rue, les 739 502 veaux abattus chaque jour. Le livre accumule, liste, comptabilise. Il fait l’inventaire de la violence ordinaire : celle qu’on ingère avec les nuggets, celle qu’on respire avec l’amiante des chantiers, celle qui coule dans la Mosson avec le chlore des lave-vaisselle.
Le jeune homme de 27 ans, normalien, agrégé de lettres, qui prépare une thèse sur Eugène Savitzkaya, sait ce qu’il fait. Il inscrit Lessive dans une lignée : celle d’une poésie qui refuse la consolation. Pas de lyrisme ici. Pas de jolis mots pour faire oublier la merde. Juste la matière brute : « il y a quelqu’un à l’origine / qui a payé, qui a perdu, et qui empeste, et je suis là ». La formule revient comme un leitmotiv. Une obsession.
Le corps comme champ de bataille
Malzac excelle à dire le corps. Pas le corps glorieux – celui-là, c’était Créatine, son roman sur la virilité toxique. Ici, c’est le corps subi. Celui du nouveau-né qu’on tire à la pince. Celui de la mère éventrée. Celui de l’oncle dans la baignoire. Celui des animaux panés. Tous les corps se répondent, se superposent, se confondent dans un grand bal macabre.
La section « La nourriture » atteint des sommets. Le narrateur enfant fixe son assiette et y voit l’horreur : « avec mon bâton, mon jouet, mon opinel / pour mieux comprendre, je cherchais le trou dans la tête / mais il n’y avait rien, je ne voyais rien, rien du tout ». Il mange et se sent complice. Il mange et porte la dette. Il mange et se punit. La mère lave la vaisselle, le sang part dans le siphon, tout recommence.
Un texte qui respire mal
Est-ce que ça marche ? Oui. Malzac tient la longueur. Il maintient l’intensité sur quatre-vingt-treize pages sans mollir. Sa langue pulse, elle a du souffle. Elle fait ce qu’elle dit : elle asphyxie, elle prend à la gorge, elle ne lâche pas. On pense à Savitzkaya justement. À sa façon de faire tourner les motifs jusqu’au vertige. Mais aussi à Chevillard, à Volodine. À tous ceux qui ont compris qu’on peut faire du rythme avec de la rage.
Quelques réserves quand même. Parfois, la mécanique se voit trop. La répétition devient tic. L’énumération s’emballe dans le vide. Malzac frôle la saturation. Mais il assume. C’est son truc : pousser jusqu’à ce que ça déborde. « La poésie, il faut que ça déborde comme ça, c’est une danse, une valse, une vérité », déclarait-il. On le croit sur parole.
Texane, le chien jaune
Un seul moment de grâce dans ce déluge : la section consacrée à Texane, la chienne. Malzac y atteint une tendresse rare. « je me souviendrai toujours / de toi, de ton ventre beau, gigantesque, ton soupir atroce, de ta gorge / qui mangeait dans le jardin ». Pour une fois, l’affection n’est pas souillée. Le chien devient la seule présence pure dans ce monde pourri. Une trouée de lumière avant que tout replonge.
Parce qu’il faut bien revenir à la baignoire. À l’oncle. Au geste final qu’on devine sans qu’il soit dit. Lessive se termine dans les ordures. Littéralement. Le narrateur au milieu des poubelles jaunes, à ruminer sa dette, à mâcher sa culpabilité. « prends, ceci est son corps, prends ta part, / ta part de corps ». La communion ratée.
Conclusion
Lessive confirme ce qu’on savait : Victor Malzac n’est pas là pour rigoler. Après le désir solaire de Vacance et la virilité caricaturale de Créatine, il continue de creuser ses obsessions. L’origine, la violence, la dette, le corps. Il le fait avec une langue qui ne ressemble à rien d’autre dans le paysage poétique actuel. Une langue qui refuse l’apaisement. Une langue sale, têtue, magnifique.
Le Castor Astral publie ce texte en format souple, 144 pages, 15 euros. Un prix honnête pour un livre qui ne l’est pas. Parce que Lessive, justement, ne nettoie rien. Au contraire. Il remue la crasse, il la met sous le nez, il force à regarder. C’est sale, c’est nécessaire, c’est grand.
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