30 Déc Des mots se murmurent à l’horizon
Des mots se murmurent à l’horizon
Philippe Baudry – Illustrations de Bruno Frédal – Éditions du Canoë
Je n’étais pas né
Que déjà ta trace poétique
S’était dissipée
Jusqu’à l’enfer brillant
L’enfer des ombres
Sur les pas de Rimbaud
Ceux de Baudelaire
Et d’Apollinaire
Pour je ne sais quelle folie
Vers je ne sais quelle fulgurance De mots renversés.
Distingué par le prix Stephen Liégeard 2025, Des mots se murmurent à l’horizon marque l’entrée en poésie de Philippe Baudry. Un premier recueil sans lyrisme de façade, qui avance à découvert, attentif au monde comme à ses propres failles.
À l’heure où la poésie contemporaine oscille souvent entre abstraction confortable et militantisme appuyé, Des mots se murmurent à l’horizon choisit une ligne plus exigeante. Publié en décembre 2024 aux Éditions A.I.D.A., le recueil se distingue d’abord par ce qu’il refuse : la grandiloquence, la pose, l’effet immédiat.
L’ouvrage est structuré en sept parties — les mots, le temps, l’engagement, l’amour, la nature, l’enfance, la fin. L’énumération pourrait laisser craindre un parcours balisé. Il n’en est rien. Ces ensembles ne fonctionnent pas comme des compartiments étanches, mais comme des zones de passage. Les thèmes se répondent, se contaminent, parfois se heurtent. Baudry ne cherche pas à ordonner le réel : il en épouse les discontinuités.
La variété des formes — vers libres, poèmes courts, haïkus, textes proches de la chanson — n’a rien d’un exercice de style. Elle répond à une nécessité d’ajustement. Chaque poème semble chercher sa propre respiration, son propre rythme. L’écriture progresse par touches, souvent brèves, parfois tranchantes. Le poète ne développe pas : il insiste, il précise, il laisse en suspens.
L’engagement sans slogan
L’engagement, central dans le recueil, est traité sans slogan ni démonstration. Les conflits, l’exil, la violence politique ou sociale apparaissent sans emphase. Baudry ne parle pas au nom de, il parle depuis. Ce choix donne au texte une tonalité singulière : une colère contenue, une lucidité qui ne se transforme jamais en posture morale. Le monde est là, dans sa brutalité, mais aussi dans sa banalité inquiète.
L’amour occupe une place importante, mais débarrassée de tout lyrisme convenu. Le corps n’est ni idéalisé ni mis à distance. Il est fragile, traversé par le temps, lié à la mémoire et à l’enfance. La sensualité, lorsqu’elle affleure, reste sobre, presque retenue. Elle ne cherche pas l’éblouissement mais la justesse. L’intime devient ainsi un espace d’observation, non un refuge.
Le dialogue avec le dessin
Les dessins de Bruno Frédal, alias Dire 132, intégrés au fil du livre, participent pleinement de cette économie du trait. Leur graphisme parfois abrupt ne cherche pas à illustrer les poèmes. Il les déplace, crée un contrepoint visuel, introduit une rupture salutaire dans la lecture. Texte et image dialoguent sans se neutraliser.
Le prix Stephen Liégeard 2025, attribué par Les Poètes de l’Amitié, vient consacrer un travail discret mais solide. Le prix porte le nom de Stephen Liégeard, figure avérée de la vie littéraire bourguignonne du XIXᵉ siècle. La distinction, aujourd’hui remise sans cérémonie publique, privilégie la reconnaissance de l’œuvre plutôt que sa mise en scène.
Des mots se murmurent à l’horizon demande au lecteur une attention réelle, parfois une forme de lenteur. Baudry ne promet ni consolation ni révélation. Il propose une langue tenue, attentive, capable de regarder le monde sans l’édulcorer. Une entrée en poésie sans tapage, mais avec une vraie cohérence.
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