03 Fév Sur le vif : Cheyne crée l’urgence poétique
Chez Cheyne Éditeur, l’un des derniers imprimeurs artisanaux du paysage poétique français, une nouvelle collection débarque : Sur le vif. Deux premiers titres inaugurent la série : Au cas où de Marie Rouzin et Adèle aux couleurs de Loïc Demey. Le principe ? Écrire en prise directe sur le réel, capturer l’instant plutôt que le conceptualiser. La poésie comme appareil critique du monde.
Cheyne lance une collection d'urgence
Dans le catalogue de Cheyne, aux côtés des collections Verte, Grise ou D’une voix l’autre, Sur le vif s’impose déjà comme une proposition résolument tournée vers l’instantané. L’expression « sur le vif » dit tout : écrire en réaction, en contact direct avec les événements plutôt qu’en retrait conceptuel.
Le paysage poétique français évolue. Les formats se réinventent, l’oralité revient en force, le slam et les réseaux sociaux transforment les modes de circulation. Sur le vif s’inscrit dans ce mouvement : des livres courts, accessibles et directs.
Ce qui caractérise Sur le vif, c’est cette volonté de laisser tension et spontanéité structurer le poème. Fini les édifices formels déjà familiers, la poésie réflexive ou introspective. Ici, on privilégie une écriture qui se joue du contexte immédiat : scènes urbaines, fragments d’une réalité observée, fulgurances sensorielles transformées en ligne poétique.
La poésie devient registre de l’instant et appareil critique du monde. Non seulement par l’état d’urgence qu’elle traduit, mais par sa capacité à traduire l’immédiat en forme littéraire. Cette approche n’est pas entièrement neuve dans l’histoire de Cheyne, mais Sur le vif l’assume comme principe de structuration.
Marie Rouzin : écrire dans l'hypothèse du pire
Au cas où, premier titre de la collection, avance sous une forme volontairement indécidable : journal fragmenté, guide de survie ironique, manuel de lucidité écologique. Le texte ne tranche pas et c’est précisément là qu’il trouve sa tension.
Marie Rouzin, après Fugue (Polder, 2023) et Treize ans dans la vie d’une femme (Castor Astral, 2024), écrit dans l’anticipation. Non pas comme prophétie mais comme préparation mentale. Le poème fonctionne par blocs courts, incisifs, souvent drôles, parfois acides, toujours attentifs à ne pas transformer l’alerte en sermon.
Les fragments laissent entrer la chaleur, la fatigue, les discours ambiants, jusqu’aux mantras du développement personnel, pour mieux les fissurer. Une langue qui accepte l’urgence sans s’y noyer, qui garde une mobilité critique. Le risque serait que l’énergie de l’instant se disperse. Mais si le montage tient, Au cas où pourrait bien être l’un de ces livres qui font de la poésie un outil de vigilance.
Loïc Demey : l'instant sensible comme structure
Avec Adèle aux couleurs, Sur le vif bascule ailleurs : non plus l’alerte, mais la sensation. Dix ans après le triomphe de Je d’un accident ou d’amour, Loïc Demey construit un portrait amoureux à partir d’un principe simple et exigeant : la couleur comme moteur de la phrase.
Chaque nuance devient une manière de dire le lien, le temps, l’absence ou la persistance. Ici, le « vif » n’est pas l’actualité mais la perception immédiate. Demey privilégie une écriture par reprises, variations, glissements chromatiques. Pas de psychologie appuyée, pas de récit linéaire, mais une présence recomposée par touches successives.
La réussite du livre vient de sa capacité à déséquilibrer son propre dispositif : la contrainte est belle, mais elle accepte ses accidents pour éviter l’exercice trop bien tenu. La faille est assumée et c’est là que le poème respire.
Sans dogme, avec exigence
L’intérêt de cette collection tient donc à sa plasticité : Sur le vif n’impose pas un type unique de forme ou de ton. Elle accueille des démarches diverses, mais reliées par un fil commun : l’écriture comme réponse immédiate à l’intensité du réel.
Si Adèle aux couleurs trace un portrait intime et vibratoire, Au cas où inscrit une vigilance écologique et politique. D’autres titres à venir pourraient envisager le vif d’un paysage social, affectif ou urbain. Cette ouverture est un atout pour une poésie qui, en refusant la statique, revendique l’actualité de la langue.
Le défi de Sur le vif est précisément de ne pas figer son principe en cliché esthétique : ce qui est saisi « sur le vif » peut aussi se perdre si le dispositif n’évolue pas avec la diversité des voix qui l’habitent.
Il faut rappeler que Cheyne reste l’un des derniers éditeurs imprimeurs artisanaux du paysage français. Ses livres sont des objets uniques dans le monde littéraire contemporain. Cette dimension matérielle n’est pas anecdotique : elle dit quelque chose de la manière dont Cheyne pense la poésie. Pas seulement comme texte, mais comme objet, comme présence physique.
Sur le vif, avec ses 48 pages et son prix accessible (12 euros), s’inscrit dans cette tradition tout en la bousculant. Le format court permet une circulation plus large, une accessibilité accrue. Mais la fabrication demeure celle de Cheyne : soignée, réfléchie, artisanale.
Une collection à suivre
En somme, Sur le vif s’annonce comme une proposition poétique ouverte, attentive aux contextes et aux sensations immédiates. Ce positionnement est moins celui d’une école poétique que d’un lieu où la diction du moment rencontre l’écriture, sans assurance mais avec exigence.
Là où certains poèmes construisent la distance, ceux de Sur le vif affirment l’urgence du présent. Une manière vivante, et parfois audacieuse, de penser le rôle de la poésie aujourd’hui. Reste à voir comment cette collection se stabilisera formellement au fil de ses publications.
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