12 Fév Paons
Avec « Paons », le poète haïtien cisèle un chant de rage et d’amour pour son île martyrisée. Entre Port-au-Prince et Berlin, entre balles et plumes, l’écriture trace un équilibre au bord du gouffre.
Le titre frappe comme un coup de feu. Pan. Trois fois. Puis le silence, et l’oiseau s’effondre, déplumé. Le paon de James Noël n’a rien du symbole vaniteux qu’on exhibe dans les jardins européens. C’est un oiseau-racine, un volatile « qui remonte aux origines », écrit-il. Une créature aux couleurs de son pays qu’on assassine méthodiquement, plume après plume, balle après balle.
Paons (Au diable vauvert, janvier 2025) s’ouvre sur Port-au-Prince, « douloureuse capitale qui semble rêver, elle aussi, de quitter le pays ». Le recueil porte en dédicace cette ville blessée. Noël y pratique une écriture au scalpel. Pas de complainte facile ni de folklore touristique : juste la vérité rugueuse d’un homme qui traverse le monde (Montevideo, Cotonou, Venise) avec « ce cancer » d’Haïti greffé au ventre.
L’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021, la prise de contrôle par les gangs, les kidnappings à la chaîne. Et lui, invité de festivals en festivals, portant « la culpabilité de l’auteur qui parle d’un lieu depuis l’extérieur ». D’où ces poèmes qu’il a réécrits, collés à l’actualité comme on colle un pansement sur une plaie qui ne cesse de s’ouvrir.
Le pays déplumé
Le recueil s’articule en six temps, suivant les déplacements du poète. Mais c’est bien Haïti qui bat au cœur de chaque page. Natif de Hinche, cette petite ville du centre devenue « mégalopole sans moyens de mégalopole » depuis que les populations de Mirebalais s’y sont déversées, fuyant les gangs, Noël observe de loin la décomposition. « La beauté, la merveille d’Haïti que j’ai connue se retrouvait complètement déplumée par les gangsters, par les politiques qui mènent la même politique que les gangsters. »
L’image du paon déplumé traverse le livre comme un leitmotiv. Elle était déjà présente dans son roman Belle Merveille (Zulma, 2017), prix international de littérature à Berlin en 2020. Mais ici, elle prend une dimension tragique plus crue : « La messe est dite / dans cette ville entre parenthèses et / d’apartheid / la messe est dite / parce qu’un jeune gars s’ennuyait grave / sur sa moto / ne sachant où aller / il t’envoie balader toi / Pan pan pan / te voilà déplumée. »
Le vers claque, net, sans fioritures. Noël refuse d’embellir. Ancien pensionnaire de la Villa Médicis (2012-2013), président du Marché de la Poésie en 2024, il maîtrise son art mais ne s’en sert pas pour enjoliver l’horreur. Il la danse, littéralement. Car chez lui, la poésie est mouvement, déhanchement et esquive.
Hommages et diagonales
Le recueil n’est pas qu’un cri de colère. C’est aussi un livre de mémoire, parsemé d’hommages. À Mimi Barthélémy, « petite fée d’Haïti », conteuse disparue en 2013 qui a porté la tradition orale haïtienne à travers le monde. À Pierre Soulages, dont Noël salue la maîtrise de la lumière dans le noir. À une amie poétesse assassinée dont il ne donne pas le nom mais dont il porte le deuil en vers tendus.
Entre ces élégies, le poète se déplace : « Allo pays / Derrière le combiné l’exil ». L’exil, ce « vieux métier distant » qui le fait osciller entre culpabilité et nécessité. Car Paons est aussi un livre d’amour — à Haïti, certes, mais pas seulement. Venise y apparaît, ville et femme à la fois. L’érotisme affleure, sensuel, comme une respiration dans le chaos : « Une forêt nous survivra / chacun détient la graine / de cette merveille qui fait monter la vie. »
Noël se définit comme « poète sentimental » devenu « croque-mort ». À 46 ans, dit-il, « je compte / plus de cadavres que de poèmes ». L’image pourrait sembler lourde, elle est juste précise. Pas de cynisme chez lui, pas de ressentiment : une lucidité qui tranche. « Quelle heure fait-il dans la tête d’un gangster ? », demande-t-il. Non pour excuser, mais pour comprendre comment le monde s’est détraqué au point que l’horloge de Port-au-Prince ne marque plus la même heure que celle du reste de la planète.
Danser sur le volcan
Le livre se clôt avec humour — noir, certes, mais humour quand même. Elon Musk en prend pour son grade : « Musk une fois que son âme arrivera sur Mars / pet à son âme faut reconnaître que sa fusée ne se refuse pas d’avoir le feu au cul. » Le poète haïtien n’est pas dupe des promesses transhumanistes. Lui sait que « le vivant n’a point de date d’expiration », et que la vraie révolution se joue ailleurs que dans les fusées spatiales.
Paons paraît dans un contexte littéraire haïtien particulièrement foisonnant. René Depestre, 101 ans, voit ses œuvres poétiques complètes rééditées dans Rage de vivre (Seghers). Rodney Saint-Éloi publie Fais du feu (Mémoire d’encrier). Lyonel Trouillot revient avec Bréviaire des anonymes (Actes Sud). Kettly Mars avec Je ne te trouverai pas deux fois dans ce même corps (Mémoire d’encrier). Louis-Philippe Dalembert livre un récit autobiographique sur son père absent, Je n’ai jamais dit papa (Robert Laffont). Et Néhémy Pierre-Dahomey raconte une initiation sexuelle à Port-au-Prince dans L’Ordre immuable des choses (Le Seuil).
Tous disent, chacun à leur manière, l’impossibilité de se taire quand Haïti brûle. James Noël le dira sur scène le 19 février à la Maison de la Poésie, accompagné d’Arthur H — ce musicien français aux accents jazz et rock qui a déjà mis des textes de Noël en musique dans le spectacle L’Or noir. Une collaboration qui fait sens : entre les deux hommes, la même urgence à faire sonner les mots comme des cloches d’alarme.
Car au fond, Paons pose une question simple et terrible : comment continuer à écrire, à chanter, à aimer quand tout s’effondre ? « Haïti a toujours été un laboratoire », lâche Noël. Un laboratoire des catastrophes, des ingérences, de l’abandon. Mais aussi — et c’est là toute la force de ce recueil — un laboratoire de la résistance. « Nous voulons sortir du nœud pour faire un Nous », écrit-il.
Le paon déplumé, finalement, garde ses ailes. Et s’envole en diagonale, « parant au plus pressé », vers cette forêt qui nous survivra.
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