24 Fév Victor comme tout le monde – Luchini à l’épreuve du réel
Dans Victor comme tout le monde (en salle à partir du 11 mars), Pascal Bonitzer filme Fabrice Luchini au plus près : un acteur possédé par Hugo, virtuose en scène, démuni dans la vie. Entre ferveur littéraire et faille intime, le comédien traverse un rôle à sa mesure, où l’éloquence ne protège plus de rien.
Il y a une idée forte dans Victor comme tout le monde, et elle mérite d’être dite d’emblée : Victor Hugo n’est pas le sujet du film. Il en est le problème. L’obstacle. La prothèse intellectuelle qu’un homme s’est fabriquée pour ne pas avoir à exister autrement que sur scène.
Cet homme s’appelle Robert Zucchini, espace flottant entre miroir et distance. Zucchini-Luchini : l’homophonie est limpide, le jeu de dédoublement assumé. Chaque soir, ce comédien célèbre remplit les salles à réciter du Hugo avec une ferveur qui ressemble moins à de l’art qu’à une religion de substitution, manière très élégante de rester absent du monde tout en étant en pleine lumière. Le moteur dramatique est d’une simplicité redoutable : la fille qu’il n’a pas vue grandir réapparaît. Et la question que pose le film et si aimer valait mieux qu’admirer ? est à la fois naïve et tranchante comme une lame.
Un scénario qui vient de loin
Le film porte une charge émotionnelle particulière : Sophie Fillières, qui l’a écrit, est morte le 31 juillet 2023 avant de le tourner. Elle avait 58 ans. Pascal Bonitzer, son compagnon, a repris le projet sans le réécrire, travaillant par coupes et ajustements. Ce contexte ne rend pas le film sacré pour autant. Il le rend exigeant : Bonitzer doit réaliser la vision d’une autre sans la trahir ni la sanctuariser. L’intelligence de Fillières, bien reconnaissable ici, c’est cette façon de traiter les grandes questions, filiation, transmission, rapport au génie masculin, avec une légèreté qui n’est pas de la frivolité mais de la précision. Issue de la première promotion de la Fémis, autrice d’une œuvre cohérente (Aïe, Gentille, Arrête ou je continue), elle avait le goût des situations invraisemblables qui disent quelque chose de juste. Cette veine traverse le film de bout en bout.
Luchini, intérieur
Fabrice Luchini, qui retrouve Bonitzer plus de vingt-cinq ans après Rien sur Robert (1999), semble avoir trouvé dans ce rôle quelque chose qu’il cherchait depuis longtemps : dire Hugo sans le jouer, sans la projection frontale du comédien de scène, en laissant le texte traverser le corps plutôt que le corps illustrer le texte. Ce que filme Bonitzer avec le plus de justesse, c’est précisément cet écart entre le tribun sur les planches et l’homme en creux qu’il est hors scène, mélancolique, incapable de la présence ordinaire qu’on n’apprend nulle part. Zucchini sait tout de Hugo. Il ne sait presque rien de sa fille.
La friction féministe, sans didactisme
Le geste le plus contemporain du film tient dans sa confrontation entre Zucchini et un groupe de jeunes femmes qui refusent de révérer Hugo en bloc. Bonitzer ne tranche pas, ne délivre pas de verdict. Il laisse l’admiration se défendre et se contredire dans une scène largement improvisée, au ton de comédie nerveuse, qui évite aussi bien le tribunal que le plaidoyer. Hugo devient disputé, donc vivant. Une œuvre immense supporte très bien qu’on débatte de l’homme, à condition de ne pas réduire l’un à l’autre, et le film l’a compris.
En 1h28, Bonitzer tient son pari de ne pas s’appesantir. L’économie de la mise en scène, avec la captation du spectacle au Théâtre de la Porte Saint-Martin et un montage qui empêche la scène de dévorer la fiction, peut parfois sembler trop sage. Mais ce que le film réussit, faire circuler une énergie fantaisiste dans une structure mélancolique et poser une question sur l’amour sans y répondre par un discours, il le réussit avec une élégance qui n’est pas si courante. Et cette question finale résonne longtemps après la sortie de salle : à force d’admirer, finit-on par ne plus savoir aimer ?
Victor comme tout le monde de Pascal Bonitzer. Scénario de Sophie Fillières. Avec Fabrice Luchini, Chiara Mastroianni, Marie Narbonne. Durée : 1h28. Sortie le 11 mars 2026.
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