26 Fév L’Écriventure
Il ne s’agit pas d’un livre sur l’écriture. Il s’agit d’un livre qui est l’écriture, dans toute sa matière brute, ses contradictions, ses accidents. Avec L’Écriventure, Charles Pennequin signe une somme déstabilisante et vitale : un objet littéraire qui ne ressemble à rien d’autre sur la scène française actuelle.
Ouvrir L’Écriventure, c’est plonger la main dans une malle dont on ne connaît pas le fond. Carnets griffonnés, post-it, voix saisies au vol, fragments de vie, éclats de phrases — tout cela se déverse dans un flux qui n’est ni roman, ni essai, ni autobiographie, ni recueil de poèmes, mais les quatre à la fois, et autre chose encore. Cet ancien gendarme mobile reconverti en poète-performeur est aujourd’hui l’une des voix les plus singulières et les plus physiques de la poésie française contemporaine. L’Écriventure est peut-être son livre le plus ambitieux.
Qui est l'homme qui écrit ?
La question au cœur du livre est simple, presque enfantine : qui est l’homme qui écrit ? Pennequin la pose dès les premières pages — « Je cherche quelque chose. C’est à l’intérieur. C’est quelqu’un, je veux le trouver » — et passe les 304 pages suivantes à ne jamais y répondre clairement. Non par esquive, mais parce que la réponse, chez lui, ne peut exister qu’en mouvement. Le narrateur se démultiplie en figures qui incarnent chacune une strate de l’identité : les origines ouvrières du Nord, le monde de la gendarmerie, les rêves, les lectures, les rencontres. Ces alter ego ne sont pas des masques : ce sont des lentilles grossissantes braquées successivement sur le même être fragmenté.
Une vie passée à la centrifugeuse
La matière autobiographique est ici tout sauf confessionnelle. Les souvenirs d’enfance, les années dans la gendarmerie mobile, les performances publiques, les relations familiales — tout cela ne sert pas à raconter une vie, mais à tester la langue sur des corps réels, des situations concrètes. C’est en cela que Pennequin se situe dans la lignée de ses grandes références que sont : Bernard Heidsieck, pionnier de la poésie sonore qui voulait « mettre le poème debout » ; Christian Prigent, dont Pennequin est proche depuis les années 1990 ; Maurice Roche, expérimentateur de la page comme espace visuel et sonore ; Gertrude Stein et son ressassement productif ; Raymond Roussel et ses mécanismes de génération du langage. Une constellation exigeante, qui situe immédiatement L’Écriventure dans un espace de recherche radical — et pourtant, le livre n’est jamais hermétique. Il pulse.
La phrase comme geste physique
Ce qui frappe à la lecture, c’est l’énergie physique de la phrase. Pennequin contorsionne la syntaxe, fait sonner la phonétique, démonte et recolle les images en brusques montages. On reconnaît la patte du performeur — celui qui écrit sur de grands rouleaux de papier déroulés devant le public en improvisant à voix haute, celui qui déambule avec un mégaphone — mais le livre prouve que cette énergie n’est pas seulement une question de scène. Elle est structurelle. Chaque écart, chaque rupture de registre est précisément agencé pour faire résonner quelque chose qui dépasse la seule sensation : une réflexion en acte sur ce que signifie écrire. Capturer, relancer, détourner, retourner la langue.
La forme du livre épouse cette tension entre liberté et contrôle. Prose, vers, dialogues, fragments typographiques se succèdent et se télescopent selon une logique qui n’est pas celle du chaos, mais celle de l’attention aux infimes variations — comme un jazzman qui improvise en connaissant parfaitement ses gammes. L’image des « valises pleines de mots » revient comme un leitmotiv : chaque mot est un objet, une piste, une pierre sur laquelle on peut trébucher ou prendre appui.
Un livre nécessaire, pas confortable
On pourra trouver l’ensemble par moments éprouvant — c’est le cas. L’Écriventure n’est pas un livre confortable. Il exige du lecteur une posture active, presque physique, proche de celle de l’auditeur lors d’une performance. Mais c’est précisément cette exigence qui fait sa valeur. À l’heure où la littérature française produit beaucoup de livres bien écrits et sagement construits, Pennequin fait quelque chose de radicalement différent : il montre que la langue peut encore être un territoire d’aventure, que l’écriture peut encore faire mal et faire vivre en même temps.
L’Écriventure : le mot-valise dit tout. L’écriture comme aventure, l’aventure comme écriture. Un livre nécessaire.
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