01 Avr La Démarche reggae du dromadaire
La Démarche reggae du dromadaire
Pierre Soletti – Illustrations : Clarisse Lochmann – Cheyne éditeur
au matin
comme un pas
resté dans
une empreinte
le dromadaire chemine
imperturbable
à travers les grains
du destin
Avec La Démarche reggae du dromadaire, Pierre Soletti signe un texte bref, nerveux, qui prend à revers l’injonction contemporaine à l’accélération. Accompagné par les images flottantes de Clarisse Lochmann, le livre s’inscrit dans la collection « Poèmes pour grandir » de Cheyne Éditeur, et propose moins une morale qu’une stratégie : habiter le temps autrement.
Il y a des titres qui font leur effet à distance. La Démarche reggae du dromadaire en est un. Ça claque, ça déraille légèrement, ça ne ressemble à rien d’autre sur un présentoir. On pourrait croire à un calembour de rentrée, à une fantaisie sans suite. Ce serait mal lire Soletti.
Poète, dramaturge et cinéaste français, Pierre Soletti est de ceux qui ne séparent pas la langue du corps. Il publie des livres, compose des chansons, tague des slogans sur les murs, crée des spectacles où la poésie se taille la part belle. Elle n’est pas, chez lui, une pratique muséale : c’est une forme de présence au monde, bruyante et mobile. Dans ce contexte, un livre destiné à la jeunesse n’est pas un recul vers le simple. C’est souvent là que les enjeux se durcissent.
Une politique du rythme
Le titre fonctionne d’abord comme un piège. « Reggae » — le mot convoque le soleil, la Jamaïque, la détente de façade. Sauf que le reggae, musicalement, c’est autre chose : une syncope, un contretemps structurel, l’accent porté là où on ne l’attendait pas. Ce n’est pas une musique lisse ; c’est une musique qui introduit du décalage dans le flux. Et le dromadaire ? Il n’est pas là pour le pittoresque saharien. Il impose un rythme — régulier, têtu, indifférent aux injonctions extérieures. La rencontre des deux forme quelque chose de précis : une politique du pas, une manière d’avancer qui refuse de se laisser cadencer de l’extérieur.
Soletti a de longue date travaillé cette question du rythme. Son œuvre est traversée par le rejet des fatalités de l’existence, par un humour acéré, par un sens de la formule qui percute sans s’installer. La relation entre texte et tempo, entre vers et battement, est constitutive de son écriture — il travaille depuis des années en dialogue étroit avec son frère, le musicien Patrice Soletti, dans des spectacles multimédia où la poésie se mesure à la scène autant qu’à la page. Choisir le désert comme décor revient à mettre ce questionnement à nu. Quand tout le reste s’efface — le bruit, l’urgence, le trop-plein —, ce qui reste, c’est le pas, la respiration, la durée.
Une destination jeunesse qui ne fait pas semblant
La collection « Poèmes pour grandir » de Cheyne éditeur, n’est pas une collection de récréation. Elle accueille des voix exigeantes — Jean-Pierre Siméon, David Dumortier, Jean d’Amérique — et n’a jamais considéré la jeunesse comme un public à ménager. Soletti s’inscrit dans cette ligne : le livre ne propose pas une morale, ni une parenthèse rassurante. Il propose une expérience de lecture qui travaille par en dessous.
Le texte, bref et nerveux, suit un déplacement — quelque chose entre le rêve et le réel, une traversée qui n’est jamais strictement narrative. C’est moins une histoire qu’un protocole sensible : le dromadaire n’enseigne rien de front, il impose un régime de perception. Il oblige à sentir la durée autrement. Et c’est là que le livre échappe à l’écueil classique de la poésie pour enfants — celui de la leçon costumée en surprise. Ici, pas de slogan, pas de conclusion emballée dans du papier cadeau. Seulement une situation qui fait effet.
Pour cette édition, c’est Clarisse Lochmann qui signe les illustrations. L’autrice-illustratrice travaille à l’encre en mêlant techniques traditionnelles et numériques, fabriquant des images colorées aux formes délibérément floues et mouvantes. Rien qui ressemble à une illustration illustrative, donc. Pas de bord net, pas d’image-explication. Le désert, dans ses mains, ne ressemble pas à une carte postale : il vacille, il respire, il refuse d’être identifié une bonne fois pour toutes.
Ce type de rapport texte-image est rare et difficile à tenir. Il suppose une confiance mutuelle, une acceptation que chaque medium conserve son propre espace d’incertitude. Ici, les deux régimes se renforcent sans se redoubler : le texte crée de la durée, l’image crée de l’instabilité. Ensemble, ils fabriquent quelque chose qui résiste à la consommation rapide.
Lenteur sans nostalgie
On pourrait ranger ce livre du côté du slow — cette vague culturelle qui vend de la décélération comme antidote à la modernité. Ce serait le trahir. La lenteur de Soletti n’est pas une posture lifestyle, ni une retraite mélancolique. C’est une prise de position dans le présent. Le dromadaire ne rêve pas d’un avant plus lent : il marche maintenant, à son rythme, dans le monde tel qu’il est. Ce n’est pas de la résistance passive — c’est de l’indocilité active.
C’est peut-être là que le livre touche juste, et pas seulement pour les enfants. Dans un paysage saturé d’injonctions contradictoires — aller vite, mais rester présent ; produire, mais prendre soin — proposer une ligne de fuite qui n’est ni la fuite ni la capitulation relève d’un certain courage formel. La Démarche reggae du dromadaire ne résout rien. Il déplace. Et parfois, c’est tout ce qu’on demande à un poème.
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