09 Sep Florentine Rey : la joie pour matière poétique
Elle parle avec des doubles, des voix, des gestes. Funambule des mots, Florentine Rey propose une poésie qui se partage autant qu’elle se lit. Avec ses « conversations poétiques », ses livres, ses ateliers et son dialogue improbable avec Joachim du Bellay, elle déjoue le cliché du poète maudit pour faire entrer la joie sur scène et dans nos vies.
On la reconnaît souvent à ses grandes lunettes, à son débit lumineux, à son sourire qui dynamite les idées reçues. Florentine Rey, poète et performeuse, n’écrit pas pour se replier dans le silence des bibliothèques. Elle écrit pour dialoguer. Avec des enfants, des ouvriers, des chercheurs, des inconnus rencontrés au coin d’une rue ou dans un chantier naval. Avec elle-même, aussi. Et même avec Joachim du Bellay, son complice inattendu du XVIᵉ siècle, qu’elle fait revivre… par la ventriloquie.
« La langue, c’est notre trésor commun », insiste-t-elle. Chez elle, la poésie n’est pas une tour d’ivoire, mais un terrain de jeu collectif. Ses « conversations poétiques » en témoignent : deux chaises, un paysage, une caméra. De ces rencontres surgissent des vidéos brèves, montées « à l’oreille », comme des éclats de vie transfigurés par la parole.
Du Bellay en voix de ventre
En 2022, invitée en résidence dans le château natal du poète ligérien, Florentine Rey imagine un dialogue entre elle et lui. Comment faire résonner sa voix ? En apprenant la ventriloquie. Trois jours de formation suffisent pour libérer un nouveau souffle. Naît alors un personnage espiègle, un « du Bellay ventriloque » qui interroge, bouscule, et partage la scène avec elle. De ce duo improbable, que 500 ans séparent, sort un spectacle au titre manifeste : De rien nous ferons quelque chose.
« Jouer avec du Bellay, c’est aussi jouer avec des forces qui me dépassent. »
Mais loin de l’angoisse, Florentine cultive une posture d’ouverture, d’énergie vive. Un antidote à la noirceur ambiante.
Des performances singulières
Sur scène, Florentine Rey ne se contente pas de réciter. Ses performances sont des expériences, des manifestes poétiques où se mêlent objets insolites, humour et gravité. Dans ses « performances-manifestes », elle joue du décalage, ose le rire, convoque même les cris d’animaux. Toujours, il s’agit de déplacer notre regard, d’élargir nos imaginaires
Les genres explosent. Les catégories sont des accidents. Elle les contourne, les malaxe, les fend. Et à chaque fois, c’est une autre langue. Pas un effet. Une mutation.
Une poésie sans ponctuation, mais pleine de souffle
Dans ses derniers recueils, elle supprime presque toute ponctuation. Non par coquetterie formelle, mais pour laisser au lecteur la liberté de respirer, de tracer son chemin. « Je voulais tester ce que devient la langue quand la syntaxe se défait », explique-t-elle. Un chaos organisé, un « vrac travaillé », qui rend chaque lecture unique.
Cette démarche irrigue l’ensemble de son œuvre écrite : Pampilles, L’année du pied de biche, Vivante, Le bûcher sera doux — prix Amélie Murat 2020 — ou encore Décamper et Blandine-Marcel. Des titres comme des mondes, où l’on retrouve son goût de la liberté, de la légèreté et de l’audace. Elle a même publié un coffret mêlant DVD, livret et photographies, prolongeant l’expérience scénique à la maison.
Du Québec à Saint-Nazaire, une poésie en mouvement
En octobre, Florentine Rey traversera l’Atlantique ; invitée à participer au Festival international de poésie de Trois-Rivières, l’un des rendez-vous phares de la francophonie. De là, elle enchainera : masterclasses à Québec chez Rhizome production, résidence au Nouveau-Brunswick grâce au programme Borgitte avec le poète Jonathan Roy. Avec une seule et même volonté : faire circuler la poésie, la mettre en partage.
Ateliers et résidences : accompagner l’écriture
Ce désir de partage se déploie aussi dans ses stages et ateliers. En Provence, en Catalogne, en Aveyron ou en ligne, elle accompagne les écrivants dans leurs projets personnels ou leurs expérimentations d’« écritures contemporaines ». Ses ateliers sont des laboratoires de liberté : des espaces où l’on ose, où l’on cherche, où l’on trouve sa propre voix.
L’année prochaine, elle mènera une résidence de quatre mois à l’Institut national des jeunes aveugles à Paris, pour explorer, avec les élèves, la puissance poétique d’un monde perçu autrement
La joie comme posture
Florentine Rey ne se cache pas des difficultés, ni des zones sombres de la vie. Mais elle revendique une autre énergie : « La détente, la bonne humeur et la joie sont tout aussi fécondes que la souffrance. » Une coupe de champagne pétillante plutôt qu’un verre de fiel. Et dans la période troublée que nous traversons, ce choix n’a rien d’anecdotique. C’est une résistance.
Avec ses textes sans ponctuation, ses performances de ventriloquie, ses livres singuliers, ses ateliers d’écriture et ses résidences atypiques, Florentine Rey construit une œuvre où la poésie n’est pas refuge, mais propulsion. Une invitation à s’asseoir sur une chaise, à prêter l’oreille, et à se laisser traverser par une joie contagieuse.
Florentine en bref…
Florentine Rey est écrivaine, poète et performeuse. Elle a choisi de vivre au plus près d’une liberté têtue et nomade, cherchant à agrandir l’espace en soi qui permet la pensée et la création. Sa recherche s’articule autour des sensations, de la relation et du partage de la création dans l’instant. Elle s’est récemment formée à la ventriloquie (sans poupée) pour dialoguer avec le poète Joachim Du Bellay.
Elle propose également des ateliers d’écriture, au service des rencontres humaines et de sa passion pour la création littéraire.
Elle est publiée au Castor Astral, à la Rumeur Libre et aux éditions Gros Textes. Elle cotraduit de la poésie anglo-saxonne (Hettie Jones, John Berger) avec son compagnon Franck Loiseau, publiée aux éditions Bruno Doucey.
Son dernier recueil de poèmes DEMAIN a paru en mai 2025 aux éditions Gros Textes.
Rencontre en poésie #10 – Florentine Rey à la Factorie (2021)
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